Marie Stuart, Reine d’Ecosse : sa vie de drama en cinq châteaux
La vie de Marie Stuart a eu droit à sa série, Reign, quatre saisons de robes de bal, d'intrigues de cour et de romances largement inventées. Ce qui est drôle, c'est que les scénaristes n'avaient rien besoin d'inventer. Reine à six jours, veuve à 18 ans, un deuxième mari qui fait assassiner son secrétaire presque sous ses yeux, avant de mourir lui-même dans l'explosion de sa maison, un troisième mari, principal suspect de l'explosion, une prison sur une île, une évasion, puis dix-neuf ans de captivité chez sa cousine.
Le cinéma s’y est frotté aussi, avec Saoirse Ronan. Mais le format qui lui rendrait vraiment justice, c'est la télénovela : un rebondissement par épisode, des mariages qui tournent mal, et une héroïne qui ne choisit jamais la solution la plus simple. De quoi s’arracher les cheveux devant notre écran.
Le plus pratique, c'est que chaque saison aurait son décor. Cinq châteaux écossais, cinq tournants d'une vie qui n'en manquait pas. J'ai arpenté deux d'entre eux, Holyrood et le château d'Édimbourg. Pour les autres, je vous raconte ce qui s'y est joué.
Marie Stuart (1542-1587) fut reine d'Écosse à six jours, reine de France à 16 ans, veuve à 18 et prisonnière à 24. Sa vie se raconte en cinq châteaux : Linlithgow, Stirling, Holyrood, le château d'Édimbourg et Loch Leven.
- ✦ Saison 1. Linlithgow : reine à six jours
- ✦ Saison 2. Stirling : couronnée à neuf mois
- ✦ Saison 3. Holyrood : le retour, le mariage et le meurtre
- ✦ Saison 4. Le château d'Édimbourg : un héritier, une explosion, un mariage express
- ✦ Saison 5. Loch Leven : la prison sur l'île
- ✦ Épilogue : une fin anglaise et une revanche posthume
- ✦ Quel château de Marie Stuart visiter en Écosse ?
Saison 1. Linlithgow : reine à six jours
Le 8 décembre 1542, au palais de Linlithgow, à mi-chemin entre Édimbourg et Stirling, naît une petite fille. Son père, Jacques V, n'est pas là. Il agonise au palais de Falkland, quelques jours après une défaite humiliante contre les Anglais.
Quand on lui annonce qu’il a une fille, il aurait soupiré une phrase restée célèbre, en scots : « It cam wi’ a lass, and it will gang wi’ a lass » (“c’est venu par une fille, ça s’en ira avec une fille”). Ce “ça”, c’est la couronne. Deux siècles plus tôt, les Stuart étaient devenus rois grâce à un mariage : celui de Marjorie, fille du héros national Robert Bruce, avec le grand intendant d’Écosse, le steward, qui a donné son nom à la dynastie. Pour Jacques V, la boucle est bouclée : une femme leur a apporté le trône, une femme va le leur faire perdre.
Six jours plus tard, il meurt. Sa fille devient reine d'Écosse avant même de savoir tenir sa tête.
Le palais de Linlithgow n'est plus aujourd'hui qu'une ruine sans toit, incendiée au 18e siècle. Elle a gardé une allure royale, posée au bord de son loch, comme un décor qui attendrait encore son premier épisode.
Quant à la prophétie paternelle : elle était fausse. Mais il faudra attendre l'épilogue pour le savoir.
Saison 2. Stirling : couronnée à neuf mois
Le 9 septembre 1543, Marie est couronnée au château de Stirling. Elle a neuf mois. Pour l’occasion, on réunit pour la première fois lors d’un couronnement les trois Honours of Scotland : la couronne, le sceptre et l’épée d’État, solennellement tenus au-dessus d’un bébé incapable de les porter. On raconte qu’elle a pleuré pendant toute la cérémonie, ce qui est une réaction tout à fait sensée au vu de ce qui l’attend.
Car le bébé est déjà un enjeu diplomatique. Henri VIII d’Angleterre veut la marier à son fils pour mettre la main sur l’Écosse, et il envoie même son ambassadeur vérifier la marchandise : à Linlithgow, la nourrice démaillote la petite reine devant lui, pour prouver qu’elle est en parfaite santé. Les Écossais finissent par refuser le mariage, et Henri répond en envoyant ses armées ravager le sud du pays. Pour mettre Marie à l’abri, on l’envoie en France en 1548. Elle a cinq ans, et elle est promise au dauphin François.
Stirling, résidence préférée des Stuart, garde aujourd'hui l'une des plus belles salles d'apparat d'Écosse, où la licorne royale trône au plafond (cette licorne a d'ailleurs une histoire à elle seule).
Marie quitte l'Écosse. Elle reviendra treize ans plus tard, et je vous prie de croire que rien ne sera simple.
Saison 3. Holyrood : le retour, le mariage et le meurtre
Entre-temps, la saison française a été courte et assez dramatique pour Marie. Mariée au dauphin en 1558, reine de France à 16 ans, elle perd sa mère puis son mari en 1560. À 18 ans, veuve, elle rentre dans un pays devenu protestant, où l'attendent des lords méfiants et un prédicateur, John Knox, qui ne lui pardonnera jamais d'être catholique, femme et reine, et encore moins les trois à la fois.
Elle s'installe au palais de Holyrood, au pied du Royal Mile. C'est là qu'elle épouse en 1565 son cousin Henry Stuart, Lord Darnley. Grand, élégant, et très vite assez décevant : vaniteux, jaloux, et persuadé de mériter une couronne qu'elle refuse de partager.
Le 9 mars 1566, Marie, enceinte de six mois, dîne dans ses appartements avec quelques proches, dont son secrétaire David Rizzio. Darnley et des lords armés font irruption. Rizzio est arraché à la reine et tué dans la pièce voisine. Pour Darnley, c’est une affaire de jalousie : il soupçonne Rizzio d’être l’amant de sa femme. Pour les lords protestants, c’est une affaire de pouvoir et de religion : cet Italien catholique, qu’on dit proche du pape, a trop d’influence sur la reine. Et le calendrier n’a rien d’un hasard : le Parlement s’apprêtait à condamner les lords rebelles. Ils rentrent à Édimbourg dès le lendemain.
Marie, elle, a toujours été persuadée qu’on visait plus loin. Pendant l’attaque, un pistolet aurait été pointé vers son ventre, et elle écrira plus tard que les conjurés espéraient sa mort, ou au moins la perte de l’enfant. Rien ne permet de le prouver. Mais un héritier mort et une reine brisée auraient arrangé beaucoup de monde, à commencer par son mari.
Petite frustration personnelle : quand j’ai visité Holyrood, les appartements de Marie étaient fermés pour rénovation. J’ai donc visité le palais en m’arrêtant devant la porte fermée de la pièce la plus dramatique d’Écosse. Un cliffhanger digne de la série. Le palais de Holyrood a son propre article, si vous voulez préparer la visite (et avoir plus de chance que moi).
La suite de l’histoire est du pur ressort de la télénovela : Marie retourne son mari contre ses complices et s'enfuit avec lui. Darnley est pardonné. En apparence du moins.
Saison 4. Le château d'Édimbourg : un héritier, une explosion, un mariage express
Le 19 juin 1566, Marie accouche au château d'Édimbourg, dans une petite pièce des appartements royaux, d'un fils : Jacques. La chambre se visite encore aujourd'hui : elle est minuscule pour une naissance aussi lourde de conséquences. Une légende tenace prétend même qu'un cercueil d'enfant aurait été retrouvé dans un mur au 19e siècle, et qu'on aurait échangé le bébé royal. Aucune preuve, évidemment, mais la rumeur a eu le temps de faire le tour d'Édimbourg plusieurs fois. Le château d'Édimbourg a lui aussi son article.
Puis la saison bascule. Dans la nuit du 9 au 10 février 1567, la maison de Kirk o' Field, où Darnley se remet d'une maladie, est soufflée par une explosion. Son corps est retrouvé dans le jardin… sans la moindre blessure due à l’explosion: il a été étranglé. Le site se trouve aujourd'hui sous les bâtiments de l'université d'Édimbourg.
Le principal suspect s’appelle James Hepburn, comte de Bothwell, un des hommes les plus puissants du royaume et un proche de la reine. Le père de Darnley l’accuse et obtient un procès, en avril 1567. Mais Bothwell fait entrer des milliers d’hommes armés dans Édimbourg pour l’occasion, tandis qu’on demande à son accusateur de venir avec une escorte réduite. Le père de Darnley ne se présente pas, personne ne témoigne, et Bothwell est acquitté en une journée. Pas tant intouchable que redouté : personne n’avait envie de témoigner contre lui dans ces conditions.
Dans la foulée, une partie des lords signe même un engagement à soutenir son mariage avec la reine. Quelques jours plus tard, le 24 avril, Bothwell intercepte Marie sur la route d’Édimbourg, au retour d’une visite à son fils, et l’emmène dans son château de Dunbar. Enlèvement ou mise en scène ? Le débat dure encore. Marie dira avoir été prise de force. Ses ennemis l’accuseront d’avoir tout organisé avec lui. La vérité se situe peut-être entre les deux, et personne ne la connaît.
Ce qui est sûr, c’est la suite : Bothwell divorce en hâte de sa première femme, et le 15 mai 1567, trois mois à peine après la mort de Darnley, Marie l’épouse à Holyrood, selon le rite protestant, elle qui était catholique.
Les lords écossais, qui avaient jusque-là beaucoup de mal à se mettre d’accord sur quoi que ce soit, trouvent enfin un terrain d’entente : épouser l’assassin présumé de son mari, c’en est trop. Ils lèvent une armée contre leur reine.
Saison 5. Loch Leven : la prison sur l'île
En juin 1567, les armées des lords et celles de la reine se font face à Carberry Hill. Il n'y a pas de bataille : Marie se rend, Bothwell s'enfuit. Elle ne le reverra jamais (il finira ses jours dans une prison danoise).
On enferme Marie au château de Loch Leven, une forteresse bâtie sur une île, au milieu d’un lac. Le choix du geôlier n’a rien d’un hasard, et il a tout d’une télénovela : le château appartient à la famille Douglas, dont la matriarche, Margaret Erskine, a été la maîtresse de Jacques V, le père de Marie. Elle est aussi la mère du demi-frère de Marie, James Stewart, comte de Moray, qui s’apprête à prendre le pouvoir.
Elle arrive à Loch Leven enceinte de Bothwell. Quelques semaines plus tard, en juillet 1567, elle perd des jumeaux. Elle est encore affaiblie quand les lords viennent lui présenter les actes d’abdication. Elle refuse, on la menace, elle signe. Le 24 juillet 1567, Marie n’est plus reine d’Écosse.
Cinq jours plus tard, le fils qu’elle a eu avec Lord Darnley est couronné à Stirling, là où elle-même avait été couronnée vingt-quatre ans plus tôt. Jacques VI a treize mois. Décidément, chez les Stuart, on règne jeune. Et c’est son oncle Moray, le fils de la châtelaine, qui gouverne en son nom. Si vous avez l’impression que tout va très vite, vous avez raison : entre le meurtre de Rizzio et l’abdication, il s’est écoulé seize mois. Une naissance, un assassinat, un mariage, une reddition, une fausse couche et une abdication. Si un scénariste avait osé, on aurait dit qu’il abusait.
Puis arrive l'épisode qui aurait été le préféré des spectateurs. Une première tentative d'évasion échoue : déguisée en lavandière, Marie est démasquée par le batelier, qui aurait remarqué ses mains trop blanches pour une femme de labeur. La seconde, le 2 mai 1568, réussit. Un jeune page, Willie Douglas, subtilise les clés pendant le dîner, fait sortir la reine, referme les portes derrière eux et jette les clés dans le lac. Une barque attend sur la rive.
À peine libre, Marie rassemble ses partisans. En quelques jours, elle réunit une armée de près de six mille hommes, bien décidée à récupérer sa couronne. Le 13 mai 1568, elle affronte les troupes de son demi-frère Moray à Langside, un village aujourd’hui avalé par les faubourgs de Glasgow. La bataille dure moins d’une heure. Son armée est mise en déroute, et Marie s’enfuit vers le sud.
Trois jours plus tard, contre l’avis de ses derniers fidèles, qui lui conseillent de rejoindre la France, elle traverse le Solway Firth à bord d’un bateau de pêche pour gagner l’Angleterre. Elle compte sur sa cousine, Élisabeth Ire, pour l’aider à reconquérir son trône. Entre son évasion et l’exil, sa liberté aura duré onze jours.
Elle ne reverra jamais l’Écosse.
Épilogue : une fin anglaise et une revanche posthume
Dix-neuf ans de captivité, de château anglais en château anglais. Les deux reines ne se rencontreront jamais, malgré les demandes répétées de Marie. En 1586, elle est impliquée dans un complot visant à assassiner Élisabeth. Elle est jugée, condamnée, et exécutée le 8 février 1587 au château de Fotheringhay. Elle a 44 ans.
Elle monte à l'échafaud vêtue de rouge, couleur des martyrs catholiques. Et après sa mort, on découvre son petit chien, caché sous ses jupes, qui refuse de la quitter.
Sa devise, brodée de sa main pendant sa captivité, disait : « En ma fin gît mon commencement ». Elle avait raison. En 1603, Élisabeth meurt sans enfant, et c'est le fils de Marie, Jacques VI d'Écosse, qui monte sur le trône d'Angleterre. La prophétie de Linlithgow était fausse : la couronne n'est pas partie avec elle. Elle s'est agrandie.
Aujourd'hui encore, Charles III descend en ligne directe de Marie Stuart. Et quand il séjourne à Édimbourg, il dort au palais de Holyrood. Quelques étages au-dessus de l'endroit où sa lointaine aïeule a vu sa vie basculer.
Quel château de Marie Stuart visiter en Écosse ?
Si vous ne deviez en voir qu'un, choisissez le palais de Holyrood : c'est le seul lieu où ses appartements ont été conservés, au cœur de l'épisode le plus dramatique de sa vie. Le château d'Édimbourg, à l'autre bout du Royal Mile, complète naturellement la visite avec la chambre où est né son fils.
Linlithgow et Stirling se rejoignent facilement en train depuis Édimbourg, en moins d'une heure. Loch Leven, près de Kinross, demande un peu plus d'organisation : le château n'est accessible qu'en bateau, en saison.
La vie de Marie Stuart a tout d'une télénovela, sauf le dénouement heureux. Mais en se promenant entre Holyrood et le château d'Édimbourg, on comprend pourquoi l'Écosse n'a jamais cessé de raconter son histoire : chaque pierre semble avoir assisté à un épisode.
Pour caser ces lieux dans votre séjour, mon programme pour visiter Édimbourg en 4 jours les intègre tous les deux.
Reign s’est arrêtée au bout de quatre saisons. La vraie Marie Stuart en a eu cinq dans ma version, plus dix-neuf ans d’épilogue anglais, et aucune n’a eu besoin de romances inventées pour tenir le public en haleine. Reine à six jours, veuve à 18 ans, détrônée à 24 : elle a perdu presque toutes ses batailles, et pourtant c’est son fils qui a fini par régner sur les deux royaumes.
À Édimbourg, deux décors de la série vous attendent encore, à un kilomètre l’un de l’autre : le palais de Holyrood, où tout a basculé, et le château, où est né l’héritier. Le Royal Mile qui les relie se parcourt en vingt minutes. Marie, elle, l’a fait en deux ans.