Les Honours of Scotland : la double vie des joyaux de la couronne écossaise

Quand je suis entrée dans la Crown Room du château d'Édimbourg, les Honours of Scotland n'étaient pas là. Vitrine vide, panneau explicatif, légère frustration. Ce que j'ai compris après coup — et que j'aurais aimé savoir avant — c'est que ces joyaux ont une longue habitude de disparaître. Ce n'est pas leur première absence remarquée. C'est même, d'une certaine façon, leur spécialité.


Les Honours of Scotlandcouronne, sceptre et épée d'État — sont les joyaux de la couronne les plus anciens de Grande-Bretagne. Ils ont survécu à Cromwell, à un siège de huit mois et à un siècle d'oubli dans un coffre du château d'Édimbourg.

Couronne d'Écosse posée sur son coussin, partie des Honours of Scotland exposés au château d'Édimbourg


Les trois Honours of Scotland — couronne, sceptre et épée d'État — photographiés ensemble au château d'Édimbourg

Trois objets, des siècles d'histoire

Les Honours of Scotland se composent de trois pièces, et leur origine dit déjà quelque chose de l'Écosse médiévale : deux d'entre elles sont des cadeaux diplomatiques venus d'Italie, envoyés par des papes qui avaient leurs raisons de tenir l'Écosse en bonne estime.

Le sceptre est offert en 1494 par le pape Alexandre VI à Jacques IV — une pièce en argent doré surmontée d'une sphère de cristal de roche et de perles d'eau douce d'Écosse, avec trois petites figures sculptées représentant saint André, saint Jacques et la Vierge Marie. Remanié et allongé en 1536, il garde encore les initiales de Jacques V gravées dans le métal. L'épée d'État arrive en 1507, cadeau du pape Jules II — celui-là même qui commandait à Michel-Ange de peindre le plafond de la Sixtine au même moment. La lame mesure un mètre. La poignée est ornée de feuilles de chêne et de glands en argent doré, avec les armoiries de Jules II en thème central. Le travail est signé d'un armurier italien de la Renaissance, Domenico da Sutri, et c'est visible : c'est une pièce d'une qualité exceptionnelle.

La couronne, elle, est d'origine écossaise. Refaçonnée en 1540 par un orfèvre d'Édimbourg pour Jacques V, à partir d'une couronne ancienne endommagée, elle pèse 1,64 kg. Elle est faite d'or écossais, incrustée de 94 perles de rivière et de 43 pierres précieuses — topazes, améthystes, grenats, émeraudes, rubis. C'est la pièce centrale des Honours, et la plus ancienne couronne royale de Grande-Bretagne encore en existence.

Les trois pièces sont utilisées ensemble pour la première fois en 1543, au couronnement de Marie, Reine d'Écosse. Marie a neuf mois. Le bord de la couronne est posé sur son front de nourrisson, à l'église du Saint-Rude de Stirling. C'est le début d'une longue série d'aventures qui feront des Honours bien plus qu'un décor de cérémonie.

Portrait d'Oliver Cromwell par Samuel Cooper, XVIIe siècle — domaine public

Cromwell ne les aura pas.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut une demi-minute de contexte. En 1642, l'Angleterre entre en guerre civile. D'un côté le roi Charles Ier, de l'autre le Parlement et son armée — les Têtes Rondes, menés par un certain Oliver Cromwell. Cromwell est un puritain fervent, convaincu que sa cause est celle de Dieu, farouchement anti-monarchiste, et militairement redoutable malgré l'absence de toute formation militaire préalable. En 1649, le Parlement gagne. La conclusion est sans appel : Charles Ier est jugé pour trahison contre son propre peuple et décapité publiquement. Première fois dans l'histoire d'Europe qu'un monarque est mis en procès et exécuté par ses sujets. L'Angleterre devient une république — le Commonwealth — avec Cromwell aux commandes.

Le problème pour Cromwell, c'est que l'Écosse refuse de reconnaître la chose. Les Écossais proclament le fils de Charles Ier roi — le futur Charles II — et l'invitent à régner depuis leur territoire. Cromwell envahit l'Écosse en 1650. Il a déjà fait fondre et vendre les joyaux de la couronne anglaise, symboles de monarchie et donc, à ses yeux, symboles d'une institution abominable à effacer. Les Honours of Scotland sont la cible suivante. Un homme qui a fait exécuter un roi ne va pas s'arrêter à quelques bijoux.

Dunnottar Castle perché sur sa falaise en Aberdeenshire, Écosse — le château où les Honours of Scotland ont été assiégés par Cromwell en 1651

En janvier 1651, Charles II est couronné à Scone, non loin de Perth — c'est la dernière cérémonie de couronnement jamais tenue en Écosse. Quelques mois plus tard, Cromwell écrase l'armée écossaise à Worcester. La situation devient critique. Les Honours sont envoyés en urgence au nord, à Dunnottar Castle — une forteresse perchée sur une falaise à pic au-dessus de la mer du Nord, à l'est d'Aberdeen, tenue par Sir George Ogilvie of Barras. L'armée de Cromwell arrive et met le siège. Une garnison de 70 hommes tient huit mois. Cromwell enrage.

Quand il devient évident que le château va tomber, il faut faire sortir les Honours. C'est là qu'entrent en scène deux femmes. Elizabeth Douglas, femme du gouverneur Sir George Ogilvie. Et Mrs Grainger, femme du révérend James Grainger, pasteur de la petite paroisse de Kinneff, un village côtier à quelques kilomètres au sud.

Deux versions de la scène circulent, et aucune n'exclut formellement l'autre. Dans l'une, Mrs Grainger se rend au château sous prétexte de rendre visite à son amie Elizabeth, et repart avec les Honours cachés sur elle — la couronne sous les jupes, le sceptre et l'épée dissimulés dans des ballots de lin. Dans l'autre — et c'est celle que je préfère parce qu'elle est franchement extraordinaire — la couronne, le sceptre et l'épée sont descendus dans une corbeille depuis les remparts côté mer, récupérés sur la plage par la servante de Mrs Grainger, qui ramassait des algues. La corbeille repart chargée de dulse en surface et de joyaux de la couronne en dessous, sous le nez des soldats cromwelliens qui regardaient apparemment ailleurs.

Les Honours arrivent chez les Grainger. D'abord cachés sous le lit du couple — on fait avec les moyens du bord — puis enterrés sous le plancher de l'église de Kinneff, enveloppés dans du lin. Ils y restent neuf ans. Mais le révérend et sa femme ne se contentent pas de les oublier là : tous les trois mois, ils les déterrent la nuit, les sortent, les sèchent au coin du feu pour les préserver de l'humidité et de la moisissure. Puis ils les enveloppent à nouveau, les remettent en terre, reposent les dalles. Pendant neuf ans. Par dévouement à leur pays et à leur roi, dans une petite église de campagne, à quelques kilomètres de l'occupant.

Le révérend Grainger et sa femme enterrant les Honours of Scotland sous le plancher de l'église de Kinneff — peinture de David Wilkie

Le château de Dunnottar finit par tomber en mai 1652. Les soldats de Cromwell fouillent les lieux avec rage, ne trouvent rien, et repartent. Certains défenseurs sont torturés pour faire avouer où sont passés les joyaux. Personne ne parle. Cromwell est convaincu que les Honours ont été exfiltrés à l'étranger. Ils étaient à 30 kilomètres, sous une dalle d'église.

En 1660, la monarchie est restaurée. Le révérend Grainger sort les Honours de sous la dalle et les remet à Sir George Ogilvie, qui les rend à la Couronne. Cromwell était mort deux ans plus tôt sans jamais avoir mis la main dessus.

L'épilogue a un charme un peu amer : dans la confusion qui suit la Restauration, un noble qui n'avait strictement rien à voir avec le sauvetage reçoit un titre et une pension confortable. Ogilvie obtient un titre de baronnet. Le révérend Grainger, lui, n'obtient rien du tout. Ce sont les honneurs de l'Écosse — mais pas nécessairement pour ceux qui les méritaient.

Un des cadenas originaux qui fermait le coffre en chêne contenant les Honours of Scotland au château d'Édimbourg

Le coffre oublié

En 1707, l'Acte d'Union fusionne les parlements écossais et britannique. Le Parlement écossais est dissous. Les Honours n'ont plus de rôle : depuis la Restauration, ils servaient à représenter la présence du monarque lors des séances du Parlement d'Édimbourg — le sceptre touchait symboliquement les actes pour signifier l'assentiment royal, la couronne trônait sur son coussin face au trône vide. Ce Parlement n'existe plus. Les Honours sont placés dans un coffre en chêne dans la Crown Room du château d'Édimbourg, les portes sont scellées.

Et puis le silence. Des années passent. Des décennies. Les fonctionnaires changent, les procédures de transmission ne se font pas, les clés disparaissent dans les méandres de l'administration. Et très progressivement, sur la durée d'une génération entière, quelque chose d'assez stupéfiant se produit : personne ne sait plus vraiment ce qu'il y a dans ce coffre. Ou même s'il y a quelque chose. Il est là, dans sa salle, derrière ses portes scellées, dans une forme de superposition quantique avant l'heure — peut-être plein, peut-être vide, mais comme on ne peut pas facilement forcer le mobilier royal avec un pied de biche, la question reste en suspens pendant des décennies.

Des rumeurs commencent à circuler : les Anglais ont emporté les Honours à Londres dans leur sac après l'Union. Un historien édimbourgeois du XVIIIe siècle écrit, sombre, qu'aucun mortel ne semble les avoir vus depuis longtemps. En 1794, le gouverneur du château décide de mener l'enquête. Il entre dans la Crown Room, s'approche du coffre, et déploie ce qui constitue très probablement la méthode d'investigation la plus sophistiquée du siècle : il frappe le coffre. Il l'agite. Il écoute. Aucun son. Conclusion : vide. Il repart.

Il n'ouvre pas le coffre.

Portrait de Walter Scott par Henry Raeburn — le romancier qui a redécouvert les Honours of Scotland en 1818

Vingt-quatre ans supplémentaires s'écoulent dans le flou. Walter Scott, lui, est convaincu qu'ils sont là. Romancier, historien amateur, patriote écossais et protégé du Prince Régent — futur George IV, son plus grand admirateur —, il obtient l'autorisation royale d'aller vérifier. Le 4 février 1818, accompagné d'un groupe de Grands Officiers d'État, il force deux portes scellées et fait ouvrir le coffre. Dans ses propres mots, ce n'est "ni une tâche facile ni rapide". Quand le couvercle se soulève enfin, Scott et ses compagnons voient la couronne, le sceptre et l'épée d'État, enveloppés dans du lin, exactement dans l'état où ils avaient été laissés 111 ans plus tôt.

Le drapeau royal est hissé au-dessus du château. La foule rassemblée dehors applaudit. Depuis 1819, les Honours sont en exposition permanente dans la Crown Room — avec une exception : pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont été cachés une troisième fois, dissimulés dans les murs du château par crainte d'une invasion nazie, connus de quatre personnes seulement dont George VI. Certaines habitudes ont la vie dure.

La chaise du couronnement de Westminster Abbey avec la Pierre du Destin encastrée en dessous — photographie du XIXe siècle

La Pierre du Destin — le caillou de 125 kg qui a failli déclencher une crise diplomatique

Les Honours ont leur histoire. La pierre qui les accompagnait dans la Crown Room a la sienne, et elle est au moins aussi mouvementée.

C'est un bloc de grès rouge, 125 kg, parfaitement banal à l'œil. Mais depuis le IXe siècle, tous les rois d'Écosse étaient couronnés debout dessus à l'abbaye de Scone, près de Perth. Et la tradition était claire : l'Écosse appartiendrait aux Écossais tant que la pierre resterait sur leur sol.

Édouard Ier d'Angleterre avait bien compris le message. En 1296, après avoir écrasé l'Écosse militairement, il emporte la pierre à Londres comme butin de guerre et la fait encastrer sous le trône du couronnement à l'abbaye de Westminster. Depuis lors, chaque souverain anglais puis britannique s'assoit littéralement dessus au moment d'être couronné. La symbolique est d'une franchise totale : l'Angleterre règne sur l'Écosse, et elle le fait assis sur la pierre que l'Écosse considère comme sacrée.

Sept cents ans passent. En 1950, le soir de Noël, quatre étudiants nationalistes écossais de l'université de Glasgow décident que ça a assez duré. Ils s'introduisent dans l'abbaye de Westminster, décrochent la pierre — qui se casse en deux dans la manœuvre — et prennent la fuite vers l'Écosse dans une voiture empruntée, pierre cassée dans le coffre, à travers des barrages de police. Ils la cachent pendant des mois malgré l'une des plus grandes opérations de recherche jamais menées en Grande-Bretagne, puis la déposent symboliquement sur l'autel de l'abbaye d'Arbroath — haut lieu de l'indépendance écossaise. La police la récupère et la renvoie à Westminster. Les quatre étudiants ne seront jamais poursuivis.

En 1996, le gouvernement britannique restitue enfin la pierre à l'Écosse. Elle rejoint les Honours dans la Crown Room du château d'Édimbourg (mon avis sur le château d’Edimbourg ici). Depuis mars 2024, elle est exposée au Perth Museum — revenue, à quelques kilomètres près, là où les rois d'Écosse montaient dessus pour être couronnés.


Ce qu'il faut savoir avant de visiter, pour ne pas avoir la même surprise que moi : la Crown Room est actuellement fermée pour rénovation et création d'une nouvelle exposition dédiée aux Honours. Réouverture prévue courant 2026. La Pierre du Destin, elle, a quitté définitivement le château pour le Perth Museum depuis mars 2024.

Ce qui reste visible en attendant : la Grande Salle, la chapelle Sainte-Marguerite, Mons Meg et les remparts. Pas rien.

Si l'histoire des Honours vous a accroché, il y a plein d'autres histoires du même acabit dans le Roadbook Edimbourg, Ville Gothique — dont celle-ci en version vocale.

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