Cafés à Reykjavík : pause café et viennoiseries en Islande
Je ne sais pas exactement à quel moment ça se passe, mais à chaque voyage en Islande il y a un moment où je réalise que j'ai perdu deux heures dans un café de Reykjavík sans m'en apercevoir. On a vite fait de ne pas voir pas le temps passer. Un snúður, un café, la pluie contre la vitre, les gens qui entrent et sortent, un bouquin… et soudain c'est l'heure du déjeuner.
Les cafés de Reykjavík ont ce truc. Une capacité à absorber le temps qui tient à la fois au lieu, à ce qu'on y mange, et à quelque chose de plus structurel dans la façon dont les Islandais habitent leurs espaces de vie.
L'Islande consomme autour de 9 kg de café par personne et par an : top 4 mondial, avec la Finlande, la Norvège et le Danemark. Pour 380 000 habitants sur une île au milieu de l'Atlantique, c'est une performance. Ce qui frappe à Reykjavík, c'est la densité de cafés indépendants : peu de chaînes internationales, surtout une scène locale qui s'est développée par émulation, chaque ouverture tirant tout le monde vers le haut. Le résultat, c'est un niveau exceptionnel, autant sur le café que sur les pâtisseries.
Les cafés de Reykjavík sont indépendants, exigeants sur la qualité du café et des pâtisseries - cinnamon roll, donuts, skyrcake. La viennoiserie islandaise vient de l'influence danoise, mais chaque adresse a développé sa propre identité. Cet article recense mes adresses préférées, avec le vécu qui va avec.
Pourquoi les Islandais sont accros au café
Le climat, évidemment
On ne va pas tourner autour du pot. L'Islande est froide, venteuse, et plongée dans une obscurité relative une bonne partie de l'année. Dans ce contexte, le café n'est pas un luxe : c'est une nécessité thermique. Les longues nuits d'hiver, les journées courtes, les températures qui ne remontent pas vraiment : autant de raisons biologiquement valides de se réfugier dans un endroit sec avec quelque chose de chaud dans les mains.
Mais ce serait trop simple de s'en tenir là. Le café en Islande a aussi une dimension sociale très ancrée. Le terme islandais kaffi ne désigne pas seulement la boisson : il désigne aussi le rassemblement familial ou amical autour d'un café. C'est un rituel en soi, distinct du repas, distinct du travail. La tradition veut aussi qu'on offre systématiquement un café à quiconque entre chez soi.
La bière interdite, le café roi
Il y a une autre explication, moins romantique mais tout aussi réelle : jusqu'en 1989, la bière était interdite en Islande. Les spiritueux avaient été réautorisés en 1935, mais pas la bière est restée considérée comme trop populaire, trop accessible, trop dangereuse pour la morale publique. Pendant 75 ans, les Islandais qui voulaient un endroit pour se retrouver en dehors de chez eux avaient essentiellement deux options : le café ou l'église. Le café a gagné.
Cette absence de culture de bar a renforcé durablement la place du café comme lieu de sociabilité central. Même depuis la légalisation de la bière en 1989 et le développement d'une vraie scène brassicole locale, le café reste l'endroit où on traîne, où on lit, où on travaille, où on regarde la pluie tomber en se demandant si on va vraiment sortir faire cette randonnée.
L'influence danoise
La culture pâtissière islandaise, elle, vient de plus loin, et de plus à l'est. La première boulangerie de Reykjavík, Bernhöftsbakarí, a ouvert en 1834 avec un boulanger recruté en Allemagne. Dans les décennies qui ont suivi, ce sont surtout des boulangers danois qui ont formé la profession en Islande et transmis leurs techniques : viennoiseries, pâtes levées, cakes denses. L'influence danoise sur la pâtisserie islandaise a été si profonde que certaines de ces traditions ont survécu plus longtemps en Islande qu'au Danemark lui même.
Ce n'est pas anodin. L'Islande a été sous tutelle danoise pendant des siècles (indépendance complète en 1944 seulement), ce qui explique des échanges culturels profonds dans la cuisine, la pâtisserie, les rituels de table. Le kanilsnúður (roulé à la cannelle) que vous mangez chez Brauð & Co aujourd'hui a une généalogie directement danoise, même si les Islandais l'ont clairement fait leur.
La particularité islandaise, c'est la domination des cafés indépendants par rapport aux quelques enseignes internationales. L'émulation entre cafés indépendants a forcé une culture rare en Europe, qui joue sur la qualité des grains, la maîtrise de la torréfaction, l'originalité des pâtisseries. Ce n'est pas un marché où on survit en faisant du médiocre.
Ce qu'on mange avec son café
Le kanilsnúður (cinnamon roll)
C'est la pâtisserie nationale non officielle. Chaque boulangerie a sa version, chaque Islandais a sa boulangerie préférée, et les débats sur qui fait le meilleur snúður de Reykjavík font partie des conversations sérieuses. La version islandaise se distingue du cinnamon roll scandinave classique par son glaçage : épais, brillant, généreux. Chocolat, caramel, ou glaçage blanc traditionnel - au choix. La règle tacite est que plus il y en a, mieux c'est.
Brauð & Co a largement contribué à la résurgence moderne du snúður comme objet de culte - et à l'émergence de variantes (cardamome, vanille, myrtille sauvage) qui ont poussé d'autres boulangeries à innover. C'est une compétition qui profite à tout le monde, y compris au visiteur.
Le kleina
Plus ancien, plus humble, et franchement sous-estimé. Le kleina est un beignet torsadé frit, légèrement sucré, parfumé à la cardamome. On le trouve dans les boulangeries traditionnelles, dans les stations-service, dans les supermarchés. C'est la pâtisserie du quotidien - celle qu'on achète sans y penser et qu'on mange dans la voiture. Avec un café filtre, c'est une combinaison qui a traversé les siècles sans prendre une ride.
Le kardimommurúlla (cardamom roll)
Variante directe du cinnamon roll, avec de la cardamome à la place de la cannelle. Le goût est plus doux, légèrement floral, moins sucré en apparence mais tout aussi addictif. Certaines boulangeries font les deux, d'autres ont choisi leur camp. Si vous hésitez : prenez les deux.
Le sjónvarpskaka
Littéralement "gâteau de la télé". Un sponge cake dense et moelleux, recouvert de noix de coco râpée, coupé directement dans le plat dans lequel il a cuit. Aucune prétention de présentation : c'est le gâteau du dimanche soir islandais, celui qu'on pose sur la table basse et dans lequel on coupe au fur et à mesure. On le trouve en part dans la plupart des cafés qui travaillent des recettes locales.
Le skyrcake
Pas vraiment une pâtisserie de café au sens classique, mais on en trouve de plus en plus dans les cafés qui travaillent des recettes locales. Une tarte froide à base de skyr, montée comme un cheesecake, légèrement acidulée, pas lourde du tout. Si vous en voyez sur une ardoise, c'est le bon moment.
Les adresses à Reykjavík
Brauð & Co
La meilleure boulangerie de la ville selon beaucoup - et selon moi, c'est mérité. L'adresse historique est au Frakkastígur 16, dans un bâtiment couvert de graffitis à deux pas de Hallgrímskirkja. Il y a depuis une deuxième adresse dans la vieille ville. Le cinnamon roll est leur best-seller et il n'usurpe pas sa réputation, mais la gamme va bien au-delà, et notamment une belle sélection végane. Sur le café, ils ne sont pas les plus pointus de la ville, mais sur les pâtisseries ils surpassent tout le monde.
Mon move à chaque fois : je commande à emporter (de toute façon il n'y a pas vraiment de place pour s'asseoir à l'historique) et je vais m'installer sur le banc à côté du Sólfar. Cinnamon roll, café, vue sur la baie. C'est probablement mon moment Reykjavík préféré.
Babalu
Coup de cœur depuis ma première visite, découvert avec ma sœur, et depuis c'est un principe : à chaque fois que je passe à Reykjavík, j'y vais. C'est un peu ma madeleine de Proust islandaise.
Ce qui distingue Babalu, c'est l'esthétique. Un bric-à-brac joyeux et assumé, style Emmaüs, des trucs marrants et un peu demeurés empilés les uns sur les autres, rien qui se coordonne vraiment, et pourtant ça tient. La carte est bien : boissons soignées, petite carte salée sympa, pâtisseries très bonnes même si le choix reste limité, ça reste une petite boutique. Quand il pleut (ce qui en Islande est une occurrence fréquente) je m'installe là avec une soupe d'agneau et un livre. C'est l'adresse pour se poser.
Baka Baka
Fondé par le même Águst Einþórsson qui est derrière Brauð & Co - et installé dans le bâtiment exact où Bernhöftsbakarí, la toute première boulangerie de Reykjavík ouverte en 1834, avait démarré. Ce détail ne se voit pas en entrant, mais il mérite d'être su.
Le concept est original : boulangerie-café le matin, restaurant le soir. J'y suis allée un matin et j'aurais volontiers traîné - l'équipe est sympa, l'endroit se prête bien à s'installer avec un bouquin. Les boissons sont bonnes, les pâtisseries sont dans la même veine que Brauð & Co puisque c'est la même famille. Une adresse solide, plein centre.
Aurora Sweet Coffee
Aurora se revendique de la pâtisserie française, et ça se voit : le niveau technique est là, la présentation est soignée, la réputation sur les pâtisseries est très bien installée. Mais la vibe est froide - tabourets hauts, espace clean et un peu clinique, pas vraiment prévu pour qu'on s'attarde. Ce n'est pas l'endroit où je vais m'installer avec un bouquin. En revanche, pour un takeaway de qualité, c'est une très bonne option.
Deig Workshop
Une vibe très différente du reste de la liste. On est dans un esprit jeune, festif, cadre industriel, musique un peu plus forte. La carte est fun : pas de cinnamon roll classique, mais un donut crème brûlée grillé au chalumeau devant vous qui est absolument incroyable. Pourtant je ne suis ni une grande fan de crème brûlée ni de donuts, donc on partait de loin. Ce n'est pas l'adresse pour une pause cocooning, mais pour une expérience qui sort de l'ordinaire, c'est exactement ça.
Hygge Micro Bakery & Coffee
Le nom annonce la couleur - et l'endroit tient sa promesse. Ambiance scandinave, calme, très chill, à côté du port. La carte est bien construite autant sur les boissons que sur le sucré et le salé. C'est propre dans le sens concept - tout est cohérent, rien ne dépasse. Je n'y ai pas trouvé de signature particulière qui la distingue clairement des autres, mais c'est une très bonne adresse pour s'installer confortablement. L'endroit pour bouquiner sans surprise.
Les adresses hors de Reykjavík
Barbara (Hafnarfjörður)
Hafnarfjörður est à vingt minutes de Reykjavík - et si vous y passez, arrêtez-vous à Barbara. Le café est installé dans le plus vieux bâtiment en béton de la ville, construit en 1912. Avant Barbara, le même espace a successivement hébergé un bar légendaire (le Súfistinn, pendant trente ans), un salon de coiffure, un atelier de réparation de pneus. Les propriétaires ont tout chiné pour la déco, principalement dans les brocantes locales, et le résultat est une esthétique vintage qui se tient. Pas de bric-à-brac façon Emmaüs : plutôt la maison de campagne de ta grand-mère, avec de la couleur aux murs et des objets qui ont chacun leur histoire.
Un détail en plus : le nom Barbara n'est pas anodin. Pendant les travaux de rénovation, les propriétaires ont appris qu'une statuette de sainte Barbara avait été découverte en 1950 dans les ruines d'une chapelle du champ de lave de Kapelluhraun, à Hafnarfjörður. La statuette est considérée comme l'une des plus anciennes figurines féminines jamais trouvées en Islande. Le nom s'est imposé.
J'y suis restée longtemps avec un livre : le sjónvarpskaka qu'ils font là-bas est très bien, et la vibe est exactement celle qu'on cherche pour une pause café qui dure. La carte va au-delà du café et des pâtisseries : il y a une vraie carte salée, des vins, des cocktails simples. Barbara se transforme en bar le soir et la réputation dans la ville est déjà bien installée.
American School Bus (Hella)
Un vieux bus scolaire américain reconverti en café, installé à Hella sur la route de la côte sud. Le concept est exactement ce qu'il promet - même énergie que Babalu, même côté chiné et un peu décousu, accueil chaleureux. Bon choix de boissons et de pâtisseries. J'y suis passée un samedi à onze heures et j'ai attendu un moment - mais c'était un samedi à onze heures, c'est probablement la pointe de la semaine. Ça fait partie du charme. Si vous passez par Hella - et la route de la côte sud passe par là - c'est une pause qui vaut l'arrêt.
Les cafés de Reykjavík ont cette particularité : on n'y entre jamais juste pour un café. On s'installe, on commande un snúður, on regarde la pluie, on reprend un autre café. La culture de la viennoiserie islandaise (cinnamon roll, sjónvarpskaka, vínarbrauð) n'est pas un folklore pour touristes. C'est le quotidien d'une ville qui a transformé la pause café en art de vivre à part entière.
Si vous voulez prolonger l'exploration culinaire au-delà des boulangeries, j'ai écrit un article complet sur les spécialités islandaises, de la langoustine grillée à l'agneau fumé, en passant par le hákarl et tout ce qui est franchement meilleur que lui.
Et si vous préparez votre séjour et que vous voulez toutes les adresses (cafés, restaurants, expériences, logements) elles sont dans le roadbook Islande, de Reykjavik à Vik, avec les informations pratiques pour voyager sereinement.