Huldufólk : le peuple caché qui fait dévier les routes islandaises

En Islande, quand un bulldozer tombe en panne trois fois de suite sur le même chantier, on n'appelle pas forcément le mécanicien en premier. On appelle un médium. Ce n'est pas une blague : c'est une pratique documentée, intégrée dans des projets de construction publics financés par l'État, validée par des fonctionnaires qui ont signé des contrats avec des clairvoyants pour déterminer si les elfes acceptaient ou non que l’on touche à leur rocher.

Bienvenue en Islande, le seul pays du monde où le folklore peut arrêter la construction d’une autoroute.

Les huldufólk ,"le peuple caché", ce sont des êtres du monde invisible qui vivent dans les pierres de lave, les falaises, les collines. Ils habillent le paysage islandais d'une couche que la plupart des voyageurs ne voient pas. Mais les Islandais, eux, savent qu'elle est là. Et depuis des siècles, ils négocient avec elle.

Ce que j'ai découvert lors du Hidden People Tour à Hafnarfjörður ne ressemble à rien de ce qu'on lit dans les guides. Pas du folklore de musée. Pas de l'anecdote touristique. Quelque chose de beaucoup plus étrange et de beaucoup plus sérieux.


Les huldufólk sont les "gens cachés" du folklore islandais : des êtres invisibles vivant dans les pierres de lave. Plus de la moitié des Islandais refuse de nier leur existence. Ils influencent encore aujourd'hui le tracé des routes et l'urbanisme du pays.




Qui sont les huldufólk ?

Le terme vient de l'islandais : huldu ("portant sur le secret") et fólk ("peuple"). Le peuple caché. Ce n'est pas un nom qu'on leur a donné par fantaisie : c'est un euphémisme. Comme on évite d'appeler certaines choses par leur nom réel, les Islandais ont longtemps préféré parler du peuple caché plutôt que des álfar, les elfes, mot jugé trop direct, presque irrespectueux.

Ils ressemblent à des humains. Taille humaine, société humaine, avec des fermes, des hiérarchies, des familles. Ils portent des vêtements qui semblent sortis du XIXe siècle, souvent verts. Ils vivent dans les pierres de lave, les falaises, les collines… ou les formations rocheuses qu'en islandais on appelle les Álagablettur, les "lieux chargés". Invisibles à la grande majorité des humains, sauf s'ils choisissent de se montrer.

Ce ne sont pas des créatures maléfiques. Plutôt des voisins avec lesquels on entretient des rapports de bon voisinage, à condition de respecter leur espace. Pacifiques par défaut, capables de rendre des services, d'aider un enfant perdu dans une tempête, de soigner. Mais s'il vous prenait l'idée de démolir leur rocher pour construire une route, là, ça serait une autre affaire.

Il existe au moins treize types d'êtres sous le terme générique de huldufólk : des êtres de taille humaine jusqu'aux Blómálfar, les elfes des fleurs, qui ne mesurent que quelques centimètres. Ce n'est pas un monde uniforme. C'est un écosystème.

Un point important, parce que la confusion est fréquente : les huldufólk ne sont pas les trolls. Les trolls sont une autre catégorie du folklore islandais : des créatures malveillantes, trapues, vivant dans les grottes, incompatibles avec la lumière du jour. La Grýla, la trollesse des montagnes qui vient chercher les enfants à Noël, appartient à un univers entièrement différent. Les confondre, c'est comme confondre un lutin et un ogre. Ce ne sont pas les mêmes êtres, pas les mêmes règles, pas les mêmes rapports avec les humains.

D'où viennent-ils ? Les deux origines

Le folklore islandais propose deux récits d'origine pour les huldufólk. Les deux sont révélateurs de la façon dont l'Islande a digéré mille ans de christianisme sans vraiment lâcher ses croyances d'avant.

La version chrétienne populaire : les enfants cachés d'Ève

Un jour, Dieu rendit visite à Adam et Ève. Ève n'avait pas eu le temps de laver tous ses enfants. Par honte, elle cacha ceux qui étaient encore sales à la vue de son hôte. Dieu, qui voyait tout, ne fut pas dupe. Et il décréta : ce qui m'a été caché restera caché aux yeux des hommes pour toujours.

Ces enfants non lavés, imparfaits, sont devenus les huldufólk. Invisibles par punition divine. Vivant dans un monde parallèle où ils n'ont jamais eu à se soumettre à la loi, à la culture, à la religion. Un monde intact, préindustriel, où règne une forme d'ordre naturel que les humains ont perdu en acceptant la civilisation.

Ce qui est fascinant dans cette légende, c'est qu'elle fait des huldufólk les gardiens de quelque chose que les humains ont abandonné. Ils ne sont pas inférieurs : ils sont différemment purs.

La version théologique : les anges neutres

L'autre version est plus sombre et plus élaborée. Lors de la révolte de Satan contre le Créateur, certains anges n'ont pris parti ni pour Dieu ni pour le diable. Ni soumission ni rébellion. La neutralité absolue.

Pour ce choix, ou cette absence de choix, ils furent jetés sur terre. Ni au paradis, ni en enfer. Entre les deux mondes, à la charnière du visible et de l'invisible. Sans âme, puisqu'ils n'avaient pas su choisir. Condamnés à vivre dans les pierres et les collines, à jamais séparés de l'humanité à laquelle ils ressemblent pourtant.

Ces deux récits coexistent dans la culture islandaise sans que l'un écrase l'autre. Ils ne sont pas en contradiction : ils racontent deux façons d'être hors du monde humain, deux façons d'habiter la frontière entre ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. Ce syncrétisme entre mythologie nordique ancienne et christianisme arrivé en l'an 1000, c'est exactement ce qui rend le folklore islandais impossible à réduire à une seule catégorie.

Hafnarfjörður, la ville des elfes

À quinze kilomètres au sud de Reykjavík, Hafnarfjörður est une ville de 27 000 habitants construite sur un immense champ de lave. Des maisons bleues, jaunes, rouges, blanches, vertes qui se blottissent contre la pente. Et dans presque chaque jardin, des rochers de lave noire que personne ne déplace jamais.

Ce n'est pas un hasard si Hafnarfjörður est considérée comme la capitale elfique de l'Islande. La densité de population huldufólk y est, selon les médiums locaux, exceptionnelle. Et la famille royale du peuple caché, la hiérarchie la plus haute de cet écosystème invisible, résiderait au pied de la falaise Hamarinn, en plein centre-ville.

Le parc Hellisgerði, en plein coeur de Hafnarfjörður, est le site le plus connu. Un champ de lave planté d'arbres, de rochers moussus, de petites maisons en bois installées par les habitants pour accueillir leurs voisins elfiques. On s'y promène entre les pierres en sachant que, selon les habitants, on traverse un village dont on ne voit que la moitié.

Lors du Hidden People Tour, notre guide nous a arrêtées devant un rocher dans un quartier résidentiel ordinaire. Planté dans le rocher depuis environ 1920, visible encore aujourd'hui : un bout de barre de fer rouillée.

En 1920, des ouvriers devaient fendre ce rocher pour faire de la place à une maison. Comme d'habitude, ils bavardaient en travaillant. Et puis les outils ont commencé à ne plus fonctionner. Pas une seule pièce de pierre ne se détachait. Les barres s'enfonçaient dans la roche et disparaissaient, l'une après l'autre. Les ouvriers regardaient leurs mains vides sans comprendre. Un vieil habitant du quartier est passé, a hoché la tête, et leur a crié d'arrêter. Les elfes vivaient là.

Ils ont arrêté. La maison a été construite autrement. Et la barre de fer est encore dans le rocher, cent ans plus tard, comme une preuve ou comme un avertissement.

Les habitants de Hafnarfjörður ont intégré cette cohabitation dans leur quotidien. Certains accrochent des tasses à café dans les arbres de leur jardin pour leurs voisins invisibles. La mairie, elle, protège officiellement les zones identifiées comme habitées.

Quand les chantiers tombent en panne

L'histoire de la barre de fer n'est pas isolée. Elle est représentative d'un phénomène documenté depuis des décennies en Islande : les chantiers qui rencontrent les elfes ne se passent pas bien.

Le cas le plus cité reste celui de Kópavogur en 1971. Un bulldozer tombe en panne lors de la construction d'une route. Le conducteur met ça sur le compte des elfes qui vivraient dans un gros rocher sur le tracé. Les journaux s'emparent de l'histoire. Et même si les habitants du coin n'avaient pas, jusque-là, signalé la présence d'elfes dans ce rocher précis, la légende s'installe : la construction islandaise et les elfes ne font pas bon ménage.

En 1986, à Kópavogur toujours, la construction d'une route entraîne des avaries répétées sur les engins. Erla Stefánsdóttir, professeure de piano, médium elfique, et figure incontournable de ce milieu, est convoquée. Verdict : les elfes refusent de partir. Le tracé de la route est modifié.

En 2004, la multinationale Alcoa veut construire une fonderie d'aluminium en Islande. Procédure obligatoire : faire certifier par un expert gouvernemental que le site choisi ne contient pas de zones archéologiques protégées. Dans la liste des éléments à vérifier : la présence de sites liés au folklore des huldufólk.

En 2013, la construction d'une route reliant la péninsule d'Álftanes à la banlieue de Garðabær est stoppée net. Des militants et des voyantes protestent : le tracé prévu passerait sur un rocher considéré comme une église elfique. L'affaire monte jusqu'à la Cour Suprême islandaise. La route est finalement déviée.

Ce qui est frappant dans ces affaires, c'est moins la croyance elle-même que la façon dont elle s'articule avec les institutions. On ne parle pas de résistance populaire marginale. On parle d'experts officiellement mandatés, de procédures intégrées dans les cahiers des charges de construction, de décisions judiciaires qui prennent en compte la présence supposée d'elfes.

Le raisonnement des Islandais est pragmatique : dans le doute, mieux vaut négocier. Si un médium annonce des elfes dans un rocher, tout chef de chantier islandais qui sait ce qu'il fait va réfléchir avant de le faire sauter. Non pas nécessairement par conviction - mais parce que les conséquences potentielles d'un conflit avec des êtres invisibles dépassent, dans la logique locale, le coût d'un détour de cinquante mètres.

Le pacte de l'école

C'est une histoire que j'ai entendue lors du Hidden People Tour à Hafnarfjörður, et qui ne ressemble pas tout à fait à ce qu'on trouve dans les articles génériques sur le folklore islandais, parce que je trouve que celle-ci va encore un cran plus loin.

En 1930, Hafnarfjörður construit une école. Derrière le bâtiment, des rochers de lave doivent être démolis pour dégager l'espace. Les ouvriers commencent les travaux. Et puis une femme se présente sur le chantier. Elle vient voir le contremaître. Elle a un message à transmettre : pas de sa part, mais de la part des elfes qui vivent dans ces rochers.

Le message : vous avez maintenant assez de place. Arrêtez ici. Laissez-nous ce qui reste de roche. Et en échange, nous protégerons les enfants.

Le contremaître a arrêté les travaux. Les rochers ont été préservés derrière l'école.

Ce qui se passe ensuite est ce que j'aime dans cette histoire : rien de spectaculaire. Pas de miracle, pas de phénomène visible. Juste un accord tenu dans les deux sens, depuis près d'un siècle. Les elfes gardent les enfants. L'école garde les rochers. Et les générations d'élèves qui ont fréquenté ce bâtiment ont grandi avec la certitude tranquille que leur école avait des protecteurs invisibles dans les pierres de la cour.

La frontière entre le monde visible et le monde invisible est littéralement intégrée dans le bâtiment scolaire. Ce n'est pas une métaphore : c'est de l'architecture.

Ce que cette anecdote dit du rapport islandais aux huldufólk, c'est que la négociation est possible et qu'elle est sérieuse. Les elfes ne sont pas une force aveugle et destructrice à apaiser avec des rituels. Ils ont des conditions précises, ils font des propositions concrètes, et ils tiennent leurs engagements. Le pacte fonctionne dans les deux sens, et ça, dans la logique islandaise, c'est suffisant pour qu'on le respecte.

Jónsmessa : la nuit où les pierres s'ouvrent

Le 24 juin est la Saint-Jean, Jónsmessa en islandais. Et comme partout en Europe du Nord, cette date est chargée d'un folklore qui précède largement le christianisme.

En Islande, Jónsmessa est l'une des quatre grandes nuits de connexion avec le monde des huldufólk, avec la Saint-Sylvestre, l'Épiphanie et la nuit de Noël. Mais c'est la nuit de Jónsmessa qui concentre les croyances les plus spectaculaires.

Cette nuit-là, les pierres elfiques s'ouvrent. Les Álagablettur, ces rochers qui abritent les communautés du peuple caché, deviennent perméables, et on peut y voir, pour ceux qui ont le don, l'intérieur des demeures cachées. Pour les autres : se rouler dans la rosée du matin au lever du jour offre des pouvoirs magiques, ou simplement de la chance pour l'année à venir.

Et ce n'est pas tout. Cette nuit-là, les phoques reprennent leur forme humaine, un écho des selkies nordiques, ces êtres hybrides qui vivent entre deux mondes. Les vaches se mettent à parler. Les plantes médicinales atteignent leur puissance maximale.

Ce qui est beau dans le Jónsmessa, c'est qu'il illustre exactement le syncrétisme dont on parlait : une fête chrétienne (la Saint-Jean-Baptiste, naissance d'un saint) qui a absorbé, sans les écraser, des croyances précédentes sur le monde naturel, les êtres intermédiaires, la perméabilité des frontières entre les mondes. Le christianisme islandais n'a jamais vraiment remplacé les légendes anciennes.

Les huldufólk en Islande aujourd'hui

On pourrait facilement caricaturer : une superstition pittoresque entretenue pour les touristes, vendue en cartes postales et en figurines dans les boutiques de souvenirs de Reykjavík.

Ce serait passer à côté.

En 1991, Magnús Skarphéðinsson (historien, ethnologue, anthropologue) a ouvert l'Álfaskólinn à Reykjavík. L'École des Elfes. Cours dispensés en anglais et en islandais, programme certifié d'études elfiques, plus de 8 000 diplômés venus d'Europe et d'ailleurs à ce jour. Ce n'est pas un musée. C'est une institution académique qui traite les huldufólk comme un objet d'étude sérieux.

Ragnhildur Jónsdóttir est élue municipale à Hafnarfjörður. Elle dit communiquer avec les huldufólk. Selon elle, ils sont agriculteurs, pêcheurs, ils mènent une vie parallèle à la nôtre - et ils sont prêts à aider n'importe qui dans le besoin, quelle que soit sa couleur, son origine, sa religion. Ce n'est pas une métaphore : c'est une déclaration politique d'une élue en fonction.

Erla Stefánsdóttir, la voyante qui a été officiellement employée par les autorités de construction de Reykjavík pour cartographier les zones habitées par les elfes, a dessiné la carte des mondes cachés de Hafnarfjörður. Cette carte est encore utilisée lors des Hidden People Tours aujourd'hui.

Selon les sondages les plus récents, entre 54 et 62% des Islandais ne nient pas l'existence des huldufólk. Seulement 8 à 10% y croient fermement. Les autres maintiennent une position qui, dans d'autres cultures, paraîtrait étrange : une ouverture, un "je n'ai pas de preuve que non". Dans un pays où le sol tremble, où des volcans émergent du jour au lendemain, où la lumière fait des choses impossibles avec les heures, cette prudence face à l'invisible n'a rien d'irrationnel.

Ce que le professeur de folklore Terry Gunnell résume mieux que n'importe qui : tout le monde ici sait que la terre est vivante. Les histoires du peuple caché et la nécessité de travailler avec précaution dans la nature, c'est un moyen de reconnaître que le paysage exige du respect.

Les huldufólk sont peut-être la façon qu'a trouvée l'Islande pour donner une voix à sa géologie.


Je suis rentrée d'Islande avec beaucoup de choses. Des photos de mousse, des notes sur le skyr, l'obsession pour un cocktail en canette introuvable en France. Et cette histoire de barre de fer dans un rocher de Hafnarfjörður que je ne peux pas m'empêcher de continuer à tourner dans ma tête.

Le folklore islandais n'est pas un décor. Ce n'est pas quelque chose qu'on regarde de loin avec un sourire condescendant. C'est une façon d'habiter un territoire extrême, de négocier avec des forces qu'on ne contrôle pas, de garder une humilité face à ce qu'on ne comprend pas. En Islande, on ne fait pas sauter un rocher par principe. On réfléchit. Et cette réflexion, intégrée dans le droit, dans l'urbanisme, dans l'éducation - elle dit quelque chose d'essentiel sur le rapport islandais au monde.

Si vous partez en Islande et que Hafnarfjörður est sur votre route (et elle devrait en être pas loin, c'est à quinze minutes de Reykjavík) faites le Hidden People Tour. Deux heures dans les rues de la ville avec une guide qui connaît chaque pierre et chaque histoire. C'est le genre d'expérience qui reste.

Et si vous voulez organiser tout le reste du voyage - les adresses, les étapes, la côte sud, les geysers, les cascades et les choses qu'on ne dit pas dans les guides - le Roadbook Islande est là pour ça.

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