Huldufólk : le peuple caché qui fait dévier les routes islandaises
En Islande, quand un bulldozer tombe en panne trois fois de suite sur le même chantier, on n'appelle pas forcément le mécanicien en premier. On appelle un médium. Ce n'est pas une blague : c'est une pratique documentée, intégrée dans des projets de construction publics, validée par des fonctionnaires qui ont signé des contrats avec des clairvoyants pour déterminer si les elfes acceptaient ou non que l'on touche à leur rocher.
Bienvenue en Islande, le seul pays du monde où le folklore peut arrêter la construction d'une autoroute.
Les huldufólk, "le peuple caché", ce sont des êtres du monde invisible qui habitent les pierres de lave, les falaises, les collines. Ils forment un écosystème entier - pas une créature unique, pas un monstre générique, mais un monde parallèle avec ses hiérarchies, ses territoires, ses règles. Et depuis des siècles, les Islandais négocient avec lui.
Ce que j'ai découvert lors du Hidden People Tour à Hafnarfjörður ne ressemble à rien de ce qu'on lit dans les guides. Pas du folklore de musée. Pas de l'anecdote touristique. Quelque chose de beaucoup plus étrange et de beaucoup plus sérieux.
Les huldufólk sont les "gens cachés" du folklore islandais : des êtres invisibles vivant dans les pierres de lave, appartenant à un monde parallèle qui croise le nôtre. Ils influencent encore aujourd'hui le tracé des routes et l'urbanisme du pays. Et ils ne sont pas seuls.
- ✦ Deux mille ans de syncrétisme : d'où vient tout ça ?
- ✦ Les huldufólk : vos voisins invisibles
- ✦ Les trolls : les géants qui ont raté le lever du soleil
- ✦ Le Nykur : le cheval qui noie
- ✦ Le Lagarfljótsormur : le Loch Ness islandais
- ✦ Les Landvættir : les gardiens du territoire
- ✦ Le peuple caché en Islande aujourd'hui
Deux mille ans de syncrétisme : d'où vient tout ça ?
Le folklore islandais ne vient pas d'un endroit unique. Il est le produit d'une collision de deux mille ans d'histoires : mythologie nordique viking, christianisme arrivé en l'an 1000, et quelques croyances locales probablement antérieures à tout ça.
Quand les premiers colons norvégiens et irlandais sont arrivés en Islande au IXe siècle, ils ont apporté avec eux leurs álfar (elfes) et leurs vættir (esprits du territoire). Ils ont trouvé un paysage volcanique, instable, magnifique et franchement hostile. Une terre qui tremble, qui crache, qui fait apparaître des îles du jour au lendemain.
Puis le christianisme s'est imposé en l'an 1000. Et plutôt que d'effacer les croyances anciennes, il les a absorbées, transformées, christianisées. Les elfes sont devenus les enfants cachés d'Ève : un jour que Dieu venait rendre visite à Adam et Ève, celle-ci n'avait pas eu le temps de laver tous ses enfants. Par honte, elle cacha les plus sales. Dieu, qui sait tout, décréta : ce qui m'a été caché restera caché aux yeux des hommes. Ces enfants-là sont devenus les huldufólk. Invisibles par punition divine.
L'autre version, plus théologique, fait des huldufólk des anges neutres : ceux qui n'ont pris parti ni pour Dieu ni pour Satan lors de la grande révolte. Jetés sur terre pour leur indécision, ni au paradis ni en enfer, à jamais coincés à la charnière du visible et de l'invisible.
Ces deux récits coexistent sans se contredire. Ils disent la même chose autrement : il y a un monde que les humains ne voient pas, et ce monde obéit à ses propres règles.
Les huldufólk : vos voisins invisibles
Le terme vient de l'islandais : huldu ("portant sur le secret") et fólk ("peuple"). C'est un euphémisme - comme on évite de nommer certaines choses directement, les Islandais ont longtemps préféré peuple caché à álfar, elfes, mot jugé trop direct, presque irrespectueux.
Ils ressemblent à des humains. Taille humaine, société humaine, avec des fermes, des hiérarchies, des familles. Ils portent des vêtements qui semblent sortis du XIXe siècle, souvent verts. Ils vivent dans les Álagablettur, les "lieux chargés" : pierres de lave, falaises, collines. Invisibles à la grande majorité, sauf s'ils choisissent de se montrer.
Il existe au moins treize variétés sous ce terme générique, des êtres de taille humaine jusqu'aux Blómálfar, les elfes des fleurs, qui ne mesurent que quelques centimètres. Ce n'est pas un monde uniforme. C'est un écosystème.
Ce ne sont pas des créatures maléfiques. Plutôt des voisins avec qui on entretient des rapports de bon voisinage, à condition de respecter leur espace. Pacifiques par défaut, capables de rendre des services, d'aider un enfant perdu dans une tempête, de soigner. Mais s'il vous prenait l'idée de démolir leur rocher pour construire une route, là, ça serait une autre affaire.
La famille royale des huldufólk résiderait, selon les médiums locaux, au pied de la falaise Hamarinn, en plein centre de Hafnarfjörður, une ville de 27 000 habitants à quinze minutes de Reykjavík, considérée comme la capitale elfique de l'Islande. Dans presque chaque jardin : des rochers de lave noire que personne ne déplace jamais.
Lors du Hidden People Tour, notre guide nous a arrêtées devant un rocher dans un quartier résidentiel ordinaire. Planté dedans depuis environ 1920, visible encore aujourd'hui : un bout de barre de fer rouillée. Des ouvriers devaient fendre ce rocher pour faire de la place à une maison. Les outils ont commencé à ne plus fonctionner. Pas une seule pièce de pierre ne se détachait. Les barres s'enfonçaient et disparaissaient. Un vieil habitant leur a crié d'arrêter. Les elfes vivaient là. La maison a été construite autrement. Et la barre de fer est encore là, cent ans plus tard.
En 1930, la construction d'une école à Hafnarfjörður a donné lieu à quelque chose de plus formel encore. Des rochers de lave devaient être démolis derrière le bâtiment. Une femme s'est présentée sur le chantier avec un message - pas de sa part, mais de la part des elfes qui vivaient dans ces pierres. Le message : vous avez maintenant assez de place. Arrêtez ici. Laissez-nous ce qui reste de roche. En échange, nous protégerons les enfants. Le contremaître a arrêté les travaux. Les rochers ont été préservés. Les générations d'élèves qui ont fréquenté ce bâtiment ont grandi avec la certitude tranquille que leur école avait des protecteurs invisibles dans les pierres de la cour. Ce n'est pas une métaphore : c'est de l'architecture.
Hafnarfjörður, la ville des elfes
À quinze kilomètres au sud de Reykjavík, Hafnarfjörður est une ville de 27 000 habitants construite sur un immense champ de lave. Des maisons bleues, jaunes, rouges, blanches, vertes qui se blottissent contre la pente. Et dans presque chaque jardin, des rochers de lave noire que personne ne déplace jamais.
Ce n'est pas un hasard si Hafnarfjörður est considérée comme la capitale elfique de l'Islande. La densité de population huldufólk y est, selon les médiums locaux, exceptionnelle. Et la famille royale du peuple caché, la hiérarchie la plus haute de cet écosystème invisible, résiderait au pied de la falaise Hamarinn, en plein centre-ville.
Le parc Hellisgerði, en plein coeur de Hafnarfjörður, est le site le plus connu. Un champ de lave planté d'arbres, de rochers moussus, de petites maisons en bois installées par les habitants pour accueillir leurs voisins elfiques. On s'y promène entre les pierres en sachant que, selon les habitants, on traverse un village dont on ne voit que la moitié.
Lors du Hidden People Tour, notre guide nous a arrêtées devant un rocher dans un quartier résidentiel ordinaire. Planté dans le rocher depuis environ 1920, visible encore aujourd'hui : un bout de barre de fer rouillée.
En 1920, des ouvriers devaient fendre ce rocher pour faire de la place à une maison. Comme d'habitude, ils bavardaient en travaillant. Et puis les outils ont commencé à ne plus fonctionner. Pas une seule pièce de pierre ne se détachait. Les barres s'enfonçaient dans la roche et disparaissaient, l'une après l'autre. Les ouvriers regardaient leurs mains vides sans comprendre. Un vieil habitant du quartier est passé, a hoché la tête, et leur a crié d'arrêter. Les elfes vivaient là.
Ils ont arrêté. La maison a été construite autrement. Et la barre de fer est encore dans le rocher, cent ans plus tard, comme une preuve.
Les habitants de Hafnarfjörður ont intégré cette cohabitation dans leur quotidien. Certains accrochent des tasses à café dans les arbres de leur jardin pour leurs voisins invisibles. La mairie, elle, protège officiellement les zones identifiées comme habitées.
Les trolls : les géants qui ont raté le lever du soleil
Les trolls ne sont pas les huldufólk. La confusion est fréquente, l'erreur est grande.
Les huldufólk sont des voisins avec qui on négocie. Les trolls sont autre chose : des créatures colossales, malveillantes, vivant dans les grottes et les montagnes, incompatibles avec la lumière du jour. Pas de pacte possible, pas de négociation. Si un troll vous croise la nuit, il est assez probable que sa seule envie soit de vous manger tout cru.
Leur faiblesse fatale : le soleil. Un troll surpris par l'aube se pétrifie sur place et devient roc pour l'éternité. Ce qui explique pourquoi l'Islande est couverte de formations rocheuses étranges que les habitants se transmettent comme des trolls foudroyés par le lever du jour. Les colonnes basaltiques de Reynisdrangar, sur la plage noire de Reynisfjara près de Vík, en sont l'exemple le plus connu : trois trolls qui tentaient de haler un navire vers les falaises, pris de vitesse par l'aurore.
La Grýla, la trollesse des montagnes, appartient à cet univers. C'est elle qui descend chercher les enfants mal élevés à Noël : une façon efficace de tenir les jeunes à carreau pendant les longues nuits d'hiver islandaises. Ses treize fils, les Jólasveinar, sont les ancêtres directs du Père Noël, en beaucoup moins gentils : chacun a une spécialité de méfait, du voleur de bougies à celui qui claque les portes.
Le Nykur : le cheval qui veut vous noyer
Le Nykur est une créature aquatique partagée entre l'Islande et les Féroé - un cheval gris pommelé qui vit dans les lacs, les rivières et les fjords, et dont le seul projet de vie est de vous noyer.
Il se présente calme, l'air docile. Le signe qui trahit sa vraie nature : ses sabots pointent vers l'arrière, et il ne vous laissera jamais les inspecter. Si vous montez dessus, vous vous retrouvez collé à son dos comme si on avait appliqué de la colle sous votre selle. Le Nykur galope droit vers l'eau, se retourne sur le côté dans les profondeurs, et c'est terminé pour vous.
Il y a un contre-sort : dire son nom à voix haute. Le Nykur déteste tellement entendre "Nykur" qu'il vous désarçonne immédiatement et plonge seul. Aux Féroé, la légende raconte qu'un enfant qui ne savait pas encore bien parler a crié "Nykur" en voulant appeler son frère Niklas, et la créature a fui. Une statue argentée commémore l'histoire au bord du lac Sørvágsvatn sur l'île de Vágar.
En Islande, des lieux portent encore son nom : Nykurvatn, Nykurborg. Les habitants de Grímsey, au large de la côte nord, refusaient de garder des vaches sur leur île jusqu'au milieu du XIXe siècle : le Nykur qui vivait dans la mer les rendait folles et les poussait à se jeter à l'eau.
Le Lagarfljótsormur : le Loch Ness islandais
Dans l'est de l'Islande, le lac Lagarfljót abrite quelque chose. Ou du moins, c'est ce que les Islandais racontent depuis le XIVe siècle.
Le Lagarfljótsormur, le "ver du Lagarfljót", est un serpent géant censé vivre dans les profondeurs de ce lac glaciaire long de 25 kilomètres. Les premières mentions remontent aux annales islandaises de 1345. Depuis, les témoignages se succèdent sans interruption, traversant les siècles avec une régularité suspecte pour quelque chose qui n'existe pas.
En 2012, une vidéo filmée depuis la rive montre une forme sinueuse qui se déplace lentement sous la glace. Elle fait le tour du monde. Un comité officiel islandais est constitué pour trancher, et conclut, après délibération, que la vidéo est authentique. Ce que ça prouve exactement, le comité a prudemment évité de le préciser.
Le lac est à deux heures de route de la côte sud. Si vous passez dans l'est, gardez un oeil sur l'eau.
Les Landvættir : les gardiens du territoire
Les Landvættir sont différents de tout ce qui précède. Ce ne sont pas des voisins, pas des créatures à éviter, pas des esprits domestiques. Ce sont les gardiens du territoire lui-même : quatre entités liées aux quatre coins de l'Islande, et leur histoire est assez ancienne pour avoir été codifiée dans la loi médiévale.
Le code Grágás, le droit islandais du Moyen Âge, interdisait formellement aux navires d'entrer dans les ports avec des figures de proue en tête de dragon. La raison : ces ornements risquaient d'effrayer les Landvættir qui gardaient les côtes. Le mythe était intégré dans le droit.
Les quatre gardiens sont : un dragon dans l'est (à Vopnafjörður, son souffle de feu brûlant la mer), un aigle dans le nord, un taureau dans l'ouest, un géant dans le sud. Ces quatre figures sont encore aujourd'hui sur les armoiries islandaises et sur les pièces de monnaie. C'est le folklore le plus officiellement institutionnalisé du pays.
Ce que cette figure dit du rapport islandais au paysage : la terre n'est pas neutre. Elle a des gardiens, des humeurs, des limites. Déranger un Landvættr, c'est déranger le territoire entier.
Le peuple caché en Islande aujourd'hui
On pourrait facilement caricaturer : une superstition pittoresque entretenue pour les touristes, vendue en cartes postales dans les boutiques de souvenirs de Reykjavík. Ce serait passer à côté.
En 1991, Magnús Skarphéðinsson (historien, ethnologue, anthropologue) a ouvert l'Álfaskólinn à Reykjavík. L'École des Elfes. Cours dispensés en anglais et en islandais, programme d'études certifié, plus de 8 000 diplômés à ce jour. Ce n'est pas un musée. C'est une institution académique qui traite les huldufólk comme un objet d'étude sérieux.
Les affaires de chantiers perturbés ne sont pas des légendes isolées. En 1986, à Kópavogur, la construction d'une route entraîne des avaries répétées sur les engins. Erla Stefánsdóttir, médium elfique et figure incontournable du milieu, est convoquée officiellement. Verdict : les elfes refusent de partir. Le tracé est modifié. En 2013, une route reliant la péninsule d'Álftanes à Garðabær est bloquée : son tracé passerait sur un rocher considéré comme une église elfique. L'affaire monte jusqu'à la Cour Suprême islandaise. La route est déviée.
Selon les sondages les plus récents, entre 54 et 62% des Islandais ne nient pas l'existence des huldufólk. 8 à 10% y croient fermement. Les autres maintiennent une position qui paraîtrait étrange ailleurs : une ouverture, un je n'ai pas de preuve que non. Dans un pays où le sol tremble, où des volcans émergent du jour au lendemain, où la lumière fait des choses impossibles avec le temps, cette prudence face à l'invisible n'a rien d'irrationnel.
Le professeur de folklore Terry Gunnell résume ça mieux que n'importe qui : tout le monde ici sait que la terre est vivante. Les histoires du peuple caché et la nécessité de travailler avec précaution dans la nature, c'est un moyen de reconnaître que le paysage exige du respect.
Les huldufólk sont peut-être la façon qu'a trouvée l'Islande pour donner une voix à sa géologie.
Je suis rentrée d'Islande avec beaucoup de choses. Des photos de mousse, des notes sur le skyr, l'obsession pour un cocktail en canette introuvable en France. Et cette histoire de barre de fer dans un rocher de Hafnarfjörður que je ne peux pas m'empêcher de continuer à tourner dans ma tête.
Le folklore islandais n'est pas un décor. Ce n'est pas quelque chose qu'on regarde de loin avec un sourire condescendant. C'est une façon d'habiter un territoire extrême, de négocier avec des forces qu'on ne contrôle pas, de garder une humilité face à ce qu'on ne comprend pas. En Islande, on ne fait pas sauter un rocher par principe. On réfléchit. Et cette réflexion, intégrée dans le droit, dans l'urbanisme, dans l'éducation - elle dit quelque chose d'essentiel sur le rapport islandais au monde.
Si vous partez en Islande et que Hafnarfjörður est sur votre route (et elle devrait en être pas loin, c'est à quinze minutes de Reykjavík) faites le Hidden People Tour. Deux heures dans les rues de la ville avec une guide qui connaît chaque pierre et chaque histoire. C'est le genre d'expérience qui reste.
Et si vous voulez organiser tout le reste du voyage - les adresses, les étapes, la côte sud, les geysers, les cascades et les choses qu'on ne dit pas dans les guides - le Roadbook Islande est là pour ça.