Nécropants, grimoires et sorciers : la magie en Islande avait ses propres règles

En Islande, les sorciers étaient presque tous des hommes. Les grimoires circulaient de main en main. Et pour s'enrichir, il existait une technique impliquant la peau d'un cadavre et le scrotum d'un ami décédé. Bienvenue dans la magie nordique version islandaise : une tradition à part dans l'histoire de la sorcellerie européenne, avec ses propres règles, ses propres créatures, et ses propres façons très particulières de régler ses problèmes de voisinage.

Cet article parle de nécropants, de zombies domestiques et d'un grimoire qu'il valait mieux ne pas avoir chez soi au XVIIe siècle. Il parle aussi de pourquoi tout ça est arrivé dans ce pays précis, et pas ailleurs.


La sorcellerie islandaise, le galdur, était une magie savante, écrite, pratiquée presque exclusivement par des hommes lettrés. Au XVIIe siècle, lors de la Brennuöld, 90 % des accusés et condamnés au bûcher étaient des hommes. Non par égalité : parce que les femmes n'avaient pas accès à l'écriture.




Sœur Katrín

Pour comprendre ce qui rend la sorcellerie islandaise unique, il faut commencer par l'exception qui confirme la règle.

En 1343, une nonne du couvent bénédictin de Kirkjubæjarklaustur, dans le sud de l'Islande, est brûlée vive. Elle s'appelle Katrín. Les chefs d'accusation retenus contre elle sont au nombre de trois : avoir vendu son âme au diable par écrit, avoir porté le pain consacré (le corps du Christ) jusqu'à la porte des latrines, et avoir eu des relations charnelles avec des hommes. Dans la logique catholique médiévale, les trois accusations forment un tout cohérent : la souillure du sacré, le pacte diabolique, la chair. C'est le manuel de l'hérésie féminine, appliqué à la lettre.

Elle n'est pas seule. Une autre nonne brûle avec elle ce jour-là, condamnée pour avoir parlé du Pape avec trop peu de respect. Deux femmes, deux bûchers, un évêque fraîchement nommé pressé de montrer ce qu'il vaut.

Le cas de Katrín ressemble exactement à ce qui se passait partout en Europe médiévale à la même époque : une femme, des accusations de pacte diabolique et de débauche, une logique catholique importée du continent. C'est l'Islande qui ressemble encore à l'Europe, avant la Réforme, avant la Brennuöld, avant que tout bascule.

Ce qui vient ensuite, c'est autre chose.

Les grimoires et les galdrastafir : une magie de lettrés

La magie islandaise traditionnelle a un nom : le galdur. Et elle a une caractéristique qui la distingue de presque tout ce qui se pratiquait ailleurs en Europe : elle est écrite.

Les galdrastafir sont des symboles magiques tracés à la main dans des grimoires appelés galdrabækur. Chaque symbole a une fonction précise : protéger un bateau de pêche, rendre le bétail stérile chez un voisin qu'on n'aime pas, provoquer des tempêtes, calmer un troupeau, retrouver un objet perdu. Ce n'est pas une magie de sabbat ou de pacte avec le diable : c'est une magie utilitaire, presque artisanale, au service de la survie dans un pays où les hivers peuvent tuer.

Le grimoire le plus connu est le Galdrabók, un manuscrit du XVIIe siècle qui compile des dizaines de sortilèges, de symboles runiques et d'invocations. Certaines pages mélangent le latin des prières chrétiennes et les formules des anciens cultes nordiques : un mix qui dit beaucoup sur la façon dont l'Islande a absorbé le christianisme sans tout à fait abandonner ce qui était là avant.

Posséder un grimoire au mauvais moment pouvait coûter la vie. L'Islande était alors sous domination danoise, et ce sont les autorités danoises qui menaient les procès en sorcellerie sur l'île. Le seul fait d'avoir des pages couvertes de runes ou de symboles chez soi constituait une preuve suffisante pour être condamné au bûcher.

Pourquoi des hommes ? La tradition écrite change tout

C'est la question centrale, et la réponse est moins mystérieuse qu'elle n'y paraît.

En Europe occidentale, la magie était majoritairement une tradition orale, transmise de femme en femme, de mère en fille, à travers les pratiques domestiques, les plantes, les remèdes. L'Église l'avait associée à la femme depuis des siècles : maleficium, sorcellerie, tout cela portait un visage féminin dans l'imaginaire collectif continental.

En Islande, la magie repose sur l'écrit. Et l'écrit, au Moyen Âge islandais, est une affaire d'hommes. Seuls les hommes avaient accès aux couvents et aux écoles. Seuls les hommes apprenaient à lire et à écrire avec suffisamment de maîtrise pour copier et transmettre des grimoires complexes, qui mélangent runes, latin et symboles ésotériques. La frontière entre l'érudit et le sorcier était floue : les textes magiques étaient même étudiés dans certaines institutions islandaises.

Avant la christianisation, les femmes pratiquaient aussi la magie en Islande. Mais dès que la magie est devenue affaire de textes, les femmes en ont été structurellement exclues, non par choix, mais par accès.

Résultat au moment des procès : 90 % des accusés islandais étaient des hommes. Ailleurs en Europe, la proportion était exactement inversée. La Finlande présentait une répartition proche de 50/50, mais aucun pays ne présentait un ratio aussi extrême que l'Islande.

Ce n'est pas un signe d'égalité entre les sexes : c'est exactement l'inverse. Si les sorciers islandais étaient presque tous des hommes, c'est parce que les femmes n'avaient pas accès à l'écriture, aux écoles, aux textes. Elles ont été exclues de la magie savante de la même façon qu'elles ont été exclues du reste du savoir institutionnel. Et quand les bûchers ont été allumés, c'est donc les hommes qui ont brûlé - non pas parce que l'Islande traitait ses femmes mieux qu'ailleurs, mais parce qu'elle leur avait interdit l'accès à ce pour quoi on brûlait les gens.

La Brennuöld : l'Ère du Feu

La Brennuöld, littéralement l'Ère du Feu, désigne la période des grandes persécutions islandaises pour sorcellerie, entre 1654 et 1690. Elle arrive avec la Réforme luthérienne et l'influence croissante des autorités danoises, qui imposent une législation antimagie directement importée du continent. L'Islande, qui avait jusque-là développé sa propre relation à la magie en dehors des grandes hystéries collectives européennes, se retrouve embarquée dans une chasse aux sorciers, avec, comme on va le voir, ses propres règles du jeu.

Plus de 200 personnes sont accusées. Vingt et une sont brûlées vives, dont vingt hommes et une seule femme.

Le premier à brûler s'appelle Jón Rögnvaldsson. Nous sommes en 1625, dans le nord de l'Islande. Un fermier du nom de Sigurður affirme qu'un zombie le harcèle, et accuse Jón de l'avoir invoqué pour lui nuire. Le zombie n'a pas touché Sigurður, mais il a tué quelques chevaux. L'affaire est portée devant le magistrat. Jón nie tout. On fouille sa maison. On y trouve des pages couvertes de runes et de dessins inquiétants. C'est suffisant. Il est condamné et brûlé vif. Le grimoire a fait office de preuve, d'aveu et de verdict en même temps.

Les chefs d'accusation qui reviennent tout au long de la Brennuöld sont précis et concrets : avoir soulevé les morts pour nuire aux gens et au bétail, avoir jeté des sorts pour provoquer des tempêtes, être en possession de lettres magiques et d'objets ensorcellés. Les autorités ne cherchent pas le sabbat, pas le pacte avec Satan… elles cherchent le grimoire. L'objet physique. La preuve écrite. C'est une chasse aux sorciers qui ressemble à une perquisition.

À Þingvellir, le site du Parlement islandais, il existe encore aujourd'hui une faille appelée Brennugjá - la Faille du Feu. Elle tire son nom des exécutions de sorciers de la fin du XVIIe siècle. Non loin de là, le Drekkingarhylur, le Bassin de la Noyade, est l'endroit où les femmes condamnées pour d'autres crimes étaient exécutées. Deux géographies de la mort, deux méthodes, deux catégories de condamnés. Le paysage islandais a gardé la mémoire de tout ça.

Les nécropants : le pantalon qui rend riche

Il faut qu'on parle des nécropants.

Les nábrók, traduits en anglais par necropants, sont l'objet magique le plus célèbre de la sorcellerie islandaise. Et pour cause : le mode d'emploi est difficile à oublier.

Pour fabriquer une paire de nécropants, voici ce qu'il faut faire. D'abord, conclure un accord avec un ami encore vivant : il vous autorise à utiliser sa peau après sa mort. Une fois qu'il est décédé et enterré, vous le déterrez, et vous écorchez la peau de la taille jusqu'aux pieds en un seul morceau - sans trou, sans déchirure, sous peine que le sortilège ne fonctionne pas. Avant d'enfiler le tout, il reste une étape : glisser dans le scrotum du pantalon une pièce volée à une veuve pauvre, accompagnée du symbole magique nábrókarstafur inscrit sur un morceau de parchemin. Vous enfilez ensuite le tout contre votre peau nue. La peau colle immédiatement à votre chair et devient indiscernable de la vôtre.

Le scrotum se remplit alors de pièces de manière autonome - elles apparaissent, s'accumulent, ne s'épuisent jamais. La richesse est garantie tant que le pantalon reste en place. Sur la question pratique de savoir comment on les récupère, le folklore reste silencieux.

Pour se débarrasser des nécropants avant de mourir (parce que mourir avec risque de vous envoyer droit en enfer) il faut trouver quelqu'un qui accepte de glisser une jambe dans la jambe droite du pantalon pendant que vous retirez la jambe gauche. Le sortilège se transmet ainsi de génération en génération.

Selon le directeur du Musée de la Sorcellerie de Hólmavík, il n'existe aucune preuve qu'une paire de nábrók ait jamais été réellement fabriquée. C'est du folklore : élaboré, précis, et clairement jamais destiné à être pris au pied de la lettre. Ce qui rend l'existence de ce folklore en elle-même intéressante : dans un pays où la survie était difficile, où les raids de pirates et les hivers tuaient des familles entières, les gens rêvaient de richesse garantie. Et ils rêvaient grand.

La seule paire de nécropants connue au monde - une réplique extrêmement réaliste réalisée par un artiste local - est exposée au Musée de la Sorcellerie de Hólmavík.

Le zombie islandais avec service après-vente

Les nécropants ont la célébrité. Mais le rituel le plus étrange de la magie islandaise est peut-être celui de la résurrection des morts.

Le mort ainsi ressuscité par sorcellerie a un nom : uppvakningur, littéralement "celui qu'on a réveillé". Il est aussi appelé sendingur : un envoi. Le terme dit tout sur sa fonction : ce n'est pas un mort qui revient de lui-même, c'est une arme qu'on fabrique et qu'on expédie sur quelqu'un.

Pour réveiller un mort, voici le protocole. On se rend au cimetière de l'église, on récite des incantations poétiques au-dessus de la tombe, on tourne autour de l'église, on crache sur la pierre. Ce sont les mots, leur précision, leur rythme, qui comptent avant tout. Une fois le mort relevé, le problème commence : il est neuf fois plus fort qu'il ne l'était de son vivant.

Il faut alors l'affronter. Et pour le dompter, il existe une seule méthode : placer votre tête devant la sienne et lécher tous les fluides qui coulent de son nez et de sa bouche. Nettoyer le visage du mort avec votre propre langue. C'est ce geste, et uniquement ce geste, qui le soumet.

Une fois dompté, le zombie islandais devient une arme redoutable. Vous l'envoyez sur un ennemi. Il le hante jusqu'à la mort… et continue de hanter les sept générations suivantes.

Comme pour les nécropants, ce rituel relève du folklore : personne n'a jamais documenté une résurrection réussie au XVIIe siècle islandais. Mais il dit quelque chose de précis sur la société qui l'a imaginé : une société où les conflits de voisinage pouvaient être fatals, où la mémoire des lignées comptait plus que l'individu, et où l'idée d'une vengeance qui traverse les générations avait une logique propre.


La Brennuöld s'est éteinte à la fin du XVIIe siècle. Les procès ont cessé, les grimoires ont survécu dans les archives, et les galdrastafir ont fini sur des tee-shirts de souvenir à Reykjavík. Le vegvísir, le symbole runique de navigation, est aujourd'hui tatoué sur des milliers de bras dans le monde entier par des gens qui ne savent pas forcément qu'il vient d'un grimoire islandais du XVIIe siècle.

Ce qui reste, c'est une tradition magique qui ressemble à nulle autre en Europe : savante, ancrée dans l'écrit et dans la survie. Pas de sabbat, pas de diable cornu, pas de femmes en cercle autour d'un feu. Des hommes lettrés, seuls, qui copiaient des symboles dans des livres et espéraient que ça suffirait à tenir l'hiver.

Si vous voulez voir les nécropants en vrai, le Musée de la Sorcellerie de Hólmavík, dans les Westfjords, est l'adresse. Ce n'est pas sur la route classique du sud, mais c'est le seul endroit au monde où tout ce dont parle cet article est rassemblé sous un même toit.

Pour le reste de l'Islande, le sud, les cascades, les plages de sable noir, les endroits qui ne ressemblent à rien d'autre, le roadbook En Route Mauvaise Troupe est là.

Suivant
Suivant

Cafés à Reykjavík : pause café et viennoiseries en Islande