Leif Eriksson, Jón Sigurðsson... : que racontent les statues du centre-ville de Reykjavik ?

Reykjavik est une petite ville : elle se traverse en une demi-journée, mais la ville est attachante et je ne cesse d’y revenir. En dix ans, après six passages dans cette ville, le centre-ville reste un terrain de balade sans but précis, entre Laugavegur et le port, avec un détour systématique du côté de l'Hallgrímskirkja, la cathédrale.

Et puis un jour, pendant un food tour (rien à voir avec une visite historique, donc), le guide s'arrête devant une statue de femme près de l'Althing et raconte son histoire. Ce jour-là, j’ai réalisé : toutes ces statues croisées et photographiées depuis des années n'avaient pas de nom pour moi. Voici donc huit personnages qui peuplent le centre historique de la capitale islandaise, et ce qu'ils ont vraiment fait pour en arriver là.


Les statues de Reykjavik racontent l'histoire de l'Islande : Ingólfur Arnarson le premier colon, Jón Sigurðsson le père de l'indépendance, Ingibjörg H. Bjarnason première femme élue au Parlement, ou encore Leif Eriksson, offert par les États-Unis en 1930. Toutes se visitent à pied, en une heure environ.




Ingólfur Arnarson, le premier colon

Ingólfur Arnarson, colline d'Arnarhóll. Premier colon officiel d'Islande, arrivé vers 874. Avant d'être une statue, c'était un chef de clan norvégien mêlé à une querelle de sang qui l'a poussé, avec son beau-frère, à chercher refuge sur cette île à peine repérée par quelques navigateurs. La légende veut qu'il ait jeté à la mer les piliers de son haut siège en approchant des côtes, décidant de s'installer là où les flots les ramèneraient. Ce sont ses esclaves, envoyés à leur recherche, qui les ont retrouvés des années plus tard sur la baie qui deviendrait Reykjavik : la fumée des sources chaudes s'élevait au-dessus de la terre, et c'est de cette vapeur que la ville tient son nom, "la baie fumante".

Toute cette histoire vient du Landnámabók, le "livre de la colonisation" rédigé plusieurs siècles après les faits, donc à prendre comme un récit fondateur plus que comme une source fiable au premier degré. Ce qu'on sait avec plus de certitude, c'est qu'Ingólfur a bâti sa ferme à l'endroit qu'on appelle aujourd'hui Aðalstræti, en plein centre historique, à quelques rues seulement de la statue elle-même. Il y a passé le reste de sa vie à défricher les terres alentour, entre le fleuve Ölfusá et la péninsule de Reykjanes, sans se douter qu'un millénaire plus tard, sa colline servirait de point de vue photo aux touristes descendus du bateau à Harpa juste en contrebas.

La statue, casque et lance, sculptée par Einar Jónsson en 1907 et installée sur la colline en 1924, surveille toujours la ville depuis ce point haut. Vue sur le port garantie.

Leif Eriksson, le cadeau américain

Devant l'Hallgrímskirkja, tout le monde a déjà photographiée cette statut sans forcément savoir qui elle représente. Leif Eriksson, dit Leif le Chanceux, est le fils d'Erik le Rouge, lui-même banni de Norvège puis d'Islande pour meurtre avant de fonder les premières colonies du Groenland.

Le fils a donc grandi dans une famille déjà habituée à repousser les limites de la carte connue. Vers l'an 1000, en revenant de Norvège vers le Groenland, il dévie de sa route et découvre trois terres inconnues plus à l'ouest : Helluland, Markland, puis Vinland, sur la côte est de l'actuel Canada.

Les deux sagas islandaises qui racontent l'histoire, la Saga d'Erik le Rouge et la Saga des Groenlandais, se contredisent sur les détails : l'une fait de Leif un découvreur presque accidentel, poussé par les vents alors qu'il naviguait vers le Groenland, l'autre lui attribue une expédition volontaire après avoir entendu le récit d'un marchand égaré. Dans les deux cas, l'exploit a longtemps été classé du côté du mythe, jusqu'à ce que des fouilles archéologiques menées dans les années 1960 à L'Anse aux Meadows, à la pointe nord de Terre-Neuve, mettent au jour les vestiges d'un campement viking. Preuve concrète que des Scandinaves avaient bien atteint l'Amérique du Nord environ cinq siècles avant Christophe Colomb, et que les sagas islandaises, aussi romancées soient-elles, reposaient sur un socle bien réel. Les Islandais ne se privent jamais de le rappeler.

La statue devant l'Hallgrímskirkja a été offerte à l'Islande par les États-Unis en 1930, pour le millénaire de l'Alþingi, le plus ancien parlement encore en activité au monde. Un symbole diplomatique autant qu'historique : à l'époque, les États-Unis cherchaient aussi à rappeler que la présence scandinave sur le sol américain précédait largement celle des colons européens plus récents. Détail amusant que peu de visiteurs connaissent : la statue était là avant l'église. C'est l’Hallgrímskirkja qui s'est construite autour de la statue, entre 1945 et 1986, et non l'inverse.

Skúli Magnússon, le père industriel de la ville

Skúli Magnússon, parc de Fógetagarðurinn.

Beaucoup moins connu que les deux précédents, mais largement plus déterminant pour la ville telle qu'on la connaît. Surnommé le père de Reykjavik, il occupait au 18ème siècle le poste de trésorier royal, une fonction qui l'a placé aux premières loges pour constater à quel point le monopole commercial danois étranglait l'économie islandaise.

Plutôt que de se contenter du poste, il a monté ses propres ateliers, les fameuses "innréttingar" : filature de laine, tannerie, teinturerie, pêche. De quoi transformer un hameau de fermes dispersées en un petit centre économique, quitte à se mettre à dos une partie de l'administration danoise au passage.

Sa maison, construite en 1752 au numéro 10 de la rue Aðalstræti, est toujours debout à quelques mètres de sa statue, et son nom court aujourd'hui encore dans la ville : la rue Skúlagata, ou le bar à bières artisanales Skúli Craft Bar, non loin de là. Un fondateur au sens propre du terme, et un excellent point d'accroche pour raconter que Reykjavik n'a rien d'une capitale ancienne : elle a moins de trois siècles d'histoire urbaine.

Jón Sigurðsson, le visage de l'indépendance

Place Austurvöllur, devant l'Alþingi. Impossible de le manquer : il trône au centre du seul vrai parc du centre-ville.

Né en 1811, Jón Sigurðsson n'a jamais vraiment vécu en Islande à l'âge adulte : parti étudier à Copenhague, il y reste installé la majeure partie de sa vie, comme historien chargé notamment de cataloguer les manuscrits islandais médiévaux de la collection Árni Magnússon. C'est depuis le Danemark, en tant qu'éditeur d'une revue engagée (Ný félagsrit), qu'il mène pendant des décennies le combat pour l'indépendance de l'Islande, sans jamais prendre les armes : par les textes, les négociations, l'obstination.

Le moment charnière reste l'assemblée nationale de 1851 (le þjóðfundur), convoquée pour discuter du statut de l'Islande vis-à-vis du Danemark. Quand le représentant du roi tente de dissoudre la réunion face à l'opposition des délégués, Jón Sigurðsson se lève et proteste publiquement ; l'assemblée entière reprend son cri derrière lui, "Vér mótmælum allir" ("Nous protestons tous"), phrase restée gravée dans la mémoire nationale islandaise.

Le pays lui doit tellement que sa date de naissance, le 17 juin, a été choisie comme jour de proclamation de la République en 1944, devenue depuis la fête nationale islandaise. Il n'aura pourtant jamais vu l'indépendance de son vivant : mort en 1879, soit près de quarante ans avant l'autonomie de 1918 et près de soixante-cinq ans avant la République. Autre détail qui parle : il figure aujourd'hui sur le billet de 500 couronnes. Sculptée par Einar Jónsson, la statue trônait à l'origine devant les bureaux du gouvernement avant d'être déplacée sur cette place en 1931. Le sculpteur, dit-on, n'a jamais été satisfait de la hauteur du socle : il trouvait que Jón penchait légèrement en arrière.

Le roi danois et le premier ministre islandais

Devant les bureaux du Premier ministre, deux statues se font face. À gauche, Christian IX, roi du Danemark, représenté au moment où il remet à l'Islande sa première constitution en 1874, année choisie à dessein puisqu'elle marquait aussi le millénaire de la colonisation de l'île. Christian IX est resté dans les mémoires islandaises comme le premier monarque danois à avoir foulé le sol de l'île en personne pour l'occasion, un déplacement jugé suffisamment marquant à l'époque pour justifier sa statue. Cette constitution restait toutefois limitée : elle donnait à l'Islande le contrôle de ses affaires intérieures, sans toucher à la politique étrangère ni à la défense, toujours gérées depuis Copenhague.

À droite, Hannes Hafstein, poète à ses heures et surtout premier ministre islandais après l'obtention du Home Rule en 1904, une étape supplémentaire dans ce processus par paliers. Il est le premier chef de gouvernement à résider effectivement à Reykjavik, alors que les affaires islandaises se traitaient auparavant depuis le Danemark. Son mandat reste associé à une vague de modernisation du pays : premières routes carrossables, premier câble télégraphique reliant l'Islande au reste du monde en 1906, débuts de l'électrification. Les deux œuvres, encore signées Einar Jónsson (est ce qu’il n’y avait qu’un sculpteur en Islande ?), se lisent comme les deux pages d'un même chapitre : celui où l'Islande, colonie danoise depuis des siècles, commence à récupérer sa souveraineté par étapes. On passe devant sans s'arrêter la plupart du temps. Dommage, le duo raconte à lui seul toute la mécanique lente de l'indépendance islandaise.

Ingibjörg H. Bjarnason, celle qu'on ne voit pas assez

Sur le côté du bâtiment de l'Alþingi se tient Ingibjörg H. Bjarnason, et c'est elle, la statue du food tour dont je vous parlais en intro. Née en 1867, elle a d'abord fait carrière comme enseignante avant de diriger pendant des années la Kvennaskólinn, l'école pour filles de Reykjavik, un poste qui en faisait déjà une figure publique reconnue bien avant son entrée en politique.

Engagée de longue date dans l'Association islandaise pour les droits des femmes, elle se présente en 1922 sur une liste entièrement féminine, la Kvennalistinn, formée spécialement pour l'occasion, et devient la première femme élue au Parlement islandais, deux ans seulement après l'obtention du droit de vote pour les femmes de plus de quarante ans. Elle siégera quinze ans à l'Alþingi, y compris à des postes de vice-présidence de l'assemblée, sans jamais devenir ministre : un plafond de verre qui, pour l'époque, restait déjà considéré comme un sommet.

Dévoilée en 2015 pour le centenaire du droit de vote des femmes en Islande, sa statue est aussi la toute première représentation grandeur nature d'une femme identifiée dans l'espace public de Reykjavik, un siècle après les premières statues masculines de la ville. Détail qui en dit long sur la place qu'on lui laisse encore aujourd'hui : contrairement à Jón Sigurðsson trônant au centre de sa place ou à Ingólfur Arnarson dominant sa colline, la statue d'Ingibjörg H. Bjarnason est installée sur le côté du bâtiment du Parlement, presque en retrait. Dommage.

Le poète assis sur son banc

Moins imposant, plus intime : Tómas Guðmundsson, assis sur un banc au bord du lac Tjörnin, jambes croisées, tête légèrement inclinée, regard tourné vers le lycée Menntaskólinn í Reykjavík. C'est là qu'il a fait ses études dans les années 1920, aux côtés d'un certain Halldór Laxness, futur prix Nobel de littérature, avec qui il s'est lié d'amitié au sein d'une classe restée célèbre en Islande pour avoir compté seize apprentis poètes sur les mêmes bancs. La sculptrice Halla Gunnarsdóttir, qui a remporté le concours municipal pour cette œuvre inaugurée en 2010, a volontairement choisi cette posture et cet emplacement en s'appuyant sur les souvenirs de proches du poète : ces années de lycée l'ont marqué durablement, tout comme le quartier autour de l'étang qu'il a passé sa vie à observer.

Poète du 20ème siècle, il publie en 1933 son recueil "Fagra veröld" ("Beau monde"), un succès immédiat qui change la façon d'écrire sur la capitale islandaise. Avant lui, la ville était encore vue dans la littérature comme une menace pour la jeunesse, façonnée par des siècles de tradition rurale valorisant plutôt la nature sauvage et les sagas. Lui a choisi d'en célébrer le quotidien : la rue, le café, la lumière sur l'eau du Tjörnin. Certains de ses vers sont d'ailleurs gravés aujourd'hui sur les fenêtres de l'hôtel de ville de Reykjavik, à deux pas de sa statue, en clin d'œil discret à ce quartier qu'il a rendu poétique. Une statue à hauteur d'humain, littéralement, qui change de registre après une série de figures politiques et de conquérants.


Reykjavik n'a pas de vieille ville au sens où on l'entend en Europe continentale, mais elle a ses statues, plantées à chaque coin de rue depuis un siècle. Ces personnages historiques, colons, poètes, chefs politiques, dessinent un fil assez précis de l'histoire de l'Islande, du peuplement du 9ème siècle jusqu'à l'indépendance du 20ème. Les statues du centre-ville de Reykjavik ne sont pas de simples décors pour photo de vacances : chacune raconte une bascule précise du pays, une décision, un compromis ou une absence qu'il aura fallu un siècle à corriger.

La prochaine fois qu'un road trip s'arrête à Reykjavik, ce sont ces figures qui donnent une deuxième couche de lecture au centre-ville, bien au-delà des façades colorées et des bons cafés. Le roadbook Islande, de Reykjavik à Vik contient une carte interactive avec plus de 120 adresses : tout ce qu’il vous faut pour organiser votre séjour.

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