Sur les traces des vikings en Islande : démêler l’histoire du folklore
Partir sur les traces des vikings en Islande, c'est vite tomber sur un casque à cornes, une épée en plastique, un selfie devant un décor de longhouse en carton-pâte. C'est souvent à ça que ressemble "l'expérience viking" qu'on te vend à Reykjavík. Le problème n'est pas que ce soit du folklore, il a sa place, on y revient plus bas. Le problème, c'est qu'on te le présente comme de l'histoire viking islandaise, sans jamais dire où s'arrête la preuve et où commence l’attraction touristique.
Alors j'ai voulu trier ce que racontent vraiment les vikings d'Islande. Trois catégories : ce qui s'est réellement passé et comment on le sait (archéologie, sources écrites), ce que les sagas et les mythes fondateurs racontent, et ce que notre époque a construit, musées, restaurants, décors de tournage, pour raconter cette histoire viking. Les trois ont leur intérêt, mais il est important de ne pas les confondre.
Distinguer le vrai du légendaire chez les vikings d'Islande demande de connaître les sources : l'archéologie (Settlement Exhibition, Þingvellir) prouve l'installation dès 871, les sagas racontent des mythes fondateurs invérifiables, et musées, restaurants ou décors de tournage rejouent tout ça aujourd'hui.
Ce qui s'est réellement passé
Deux façons de savoir qu'un événement a eu lieu : soit en trouver des preuves physiques, soit le lire dans un texte suffisamment fiable pour faire foi. En Islande, il existe plusieurs lieux passionnants qui nous donnent des éléments concrets sur la vie des Vikings.
La Settlement Exhibition, la preuve la plus directe
À Reykjavík, la Settlement Exhibition (aussi appelée Reykjavík 871±2) est construite directement sur les fondations d'une maison longue (longhouse) du 10ème siècle, mise au jour en 2001 lors de travaux dans le centre-ville. Le nom vient de la datation des murs, établie à 871 après J.-C. à deux ans près grâce aux couches de cendres volcaniques. C'est l'une des plus anciennes constructions connues de l'île. Ici, aucun texte n'est nécessaire : la ruine parle d'elle-même, exposée telle qu'elle a été trouvée, dans une salle construite autour d'elle plutôt qu'à côté.
J'ai adoré le début de cette exposition, la partie qui montre justement la ferme et son contexte de fouille. C'est rare de pouvoir se tenir littéralement au-dessus d'une preuve archéologique de la colonisation.
Þingvellir, entre texte et terrain
Þingvellir, c'est un de mes endroits préférés sur cette terre, et c'est aussi le lieu où les deux types de preuve se superposent le plus clairement.
Le texte d'abord : Þingvellir est citée dans l'Íslendingabók, écrite au 12ème siècle par Ari Þorgilsson, la plus ancienne source sur l'histoire islandaise, comme le lieu ou aurait été fondé l'Alþing (l’équivalent d’un parlement) en 930. Chaque été jusqu'en 1798, des chefs venus de toute l'île s'y retrouvaient pour légiférer et trancher leurs différends, au Lögberg, le rocher de la loi, où les textes étaient proclamés à voix haute devant l'assemblée.
Question important si l’on veut être rigoureux : que vaut cette source ? Et bien l'Íslendingabók, c'est carrément le tout premier livre d'histoire de l'Islande, écrit environ deux siècles après les faits par un certain Ari Þorgilsson, surnommé "Ari le Savant" (ce qui est bon signe). Ce qui est bluffant, c'est sa méthode : il ne se contente pas de raconter une belle histoire, il cite ses informateurs par leur nom, il recoupe leurs témoignages entre eux, et il prévient carrément dans son prologue que si un détail de son texte se révèle faux, il faut croire la vérité plutôt que lui. Pour un prêtre du 12ème siècle, c'est un réflexe de journaliste d'investigation avant l'heure. C'est cette rigueur qui donne à l'Íslendingabók un poids que n'ont pas les sagas : pas une preuve archéologique, mais pas non plus juste une bonne histoire qu'on se raconte le soir.
Tout ce que nous dit l'Íslendingabók est complété par l’archéologie : environ cinquante ruines de búðir, les cabanes en tourbe et en pierre où campaient les participants, sont visibles sur le site. Les premières fouilles datent de 1880, menées par Sigurður Vigfússon, l'un des pionniers de l'archéologie islandaise. Le détail qui nuance tout : la plupart des ruines visibles aujourd'hui datent du Moyen Âge tardif, les couches du 10ème siècle sont probablement enfouies dessous, jamais entièrement dégagées. Donc la fonction et la date de fondation du site sont bien attestées par un texte solide, mais la matérialité qu'on voit en marchant sur place appartient surtout aux derniers siècles d'usage du parlement, pas à ses tout premiers étés.
Il y a un troisième niveau de preuve à Þingvellir, encore plus surprenant : la cascade d'Öxarárfoss elle-même n'est pas un accident géologique. Selon la Sturlunga saga, la rivière Öxará aurait été détournée par les colons, au 9ème ou 10ème siècle, pour amener de l'eau potable jusqu'à la plaine où se tenait l'assemblée. Un ancien lit de rivière asséché, repéré à l'ouest du tracé actuel, donne un appui géologique concret à ce que raconte le texte. Autrement dit : la plus belle photo du Cercle d'Or est un ouvrage d'ingénierie viking, documenté par une saga et confirmé par le paysage lui-même.
Hofstaðir, une salle de chef sortie de terre
Près du lac Mývatn, dans le nord de l'île, le site de Hofstaðir a été fouillé entre 1994 et 2000. Les archéologues y ont mis au jour une grande salle de chef viking ainsi qu'environ trois cents objets datés des 9ème, 10ème et 11ème siècles : clous, scories de fonderie de fer, couteaux, ciseaux, et une broche en bronze dans le style de Jelling, particulièrement remarquable. Une présentation multimédia sur place propose des reconstructions en 3D de la maison longue et des objets trouvés. Contrairement à Þingvellir, ici, pas de texte fondateur à faire correspondre : c'est une preuve matérielle brute, qui documente la vie quotidienne d'un chef islandais.
Þjóðveldisbærinn, la ferme figée par un volcan
Dans la vallée de Þjórsárdalur, la ferme de Stöng a été ensevelie par l'éruption du volcan Hekla en 1104. Fouillée dès 1939, elle est parfois surnommée la Pompéi islandaise : parce qu'elle a été figée d'un coup par les cendres plutôt que reconstruite et remaniée au fil des générations comme la plupart des fermes islandaises, elle donne une image exceptionnellement précise de l'agencement d'une ferme viking à un instant donné. Une reconstitution grandeur nature (Þjóðveldisbærinn) a été bâtie à proximité, à partir de ces fouilles, pour permettre de visiter un intérieur complet, poutres et mobilier compris.
Les sagas et les mythes fondateurs
Là, on change de registre. Les sagas islandaises sont des textes rédigés du 12ème au 14ème siècle pour raconter des événements qui se sont produits entre le 9ème et le 11ème siècle, après plusieurs générations de transmission orale. Ce sont des récits façonnés par leurs auteurs, souvent des siècles plus tard, avec les intentions littéraires et parfois politiques de leur époque. Une source précieuse, unique même, mais qui n'a pas le même statut de preuve qu'une ruine datée au carbone 14 ou aux cendres volcaniques.
Le meilleur exemple, c'est l'histoire fondatrice de Reykjavík elle-même. Selon le Landnámabók (le Livre de la colonisation, écrit trois à quatre siècles après les faits), le premier colon scandinave permanent, Ingólfur Arnarson, aurait jeté par-dessus bord les piliers sacrés de son haut-siège en approchant des côtes islandaises en 874, en promettant de s'installer là où le courant les porterait. Deux de ses esclaves auraient mis trois ans à les retrouver, échoués dans une baie où s'échappait de la vapeur des sources chaudes, ce qui aurait donné son nom à Reykjavík (la baie des fumées). Une belle histoire, et une remarque au passage : les historiens modernes ne la considèrent pas comme un fait historique avéré, ils la traitent comme ce qu'elle est : un mythe fondateur, au même titre que la louve de Romulus et Remus. Cette légendes est corroborée par la longhouse de Reykjavík 871±2, ce qui nous confirme qu'un habitat existait bien à cet endroit autour de 871, la fameuse Settlement Exhibition. La légende et la preuve pointent vers le même lieu.
Même logique à Eiríksstaðir, dans la vallée de Haukadalur à l'ouest, présentée comme la ferme d'Erik le Rouge et le lieu de naissance de son fils Leif Eiríksson. Des fouilles menées entre 1894 et les années 2000 ont bien mis au jour les vestiges de deux bâtiments datés des 9ème et 10ème siècles, une véritable maison longue avec son foyer central. Mais l'attribution précise à Erik le Rouge repose sur le Landnámabók et la Saga d'Erik le Rouge, pas sur une preuve matérielle portant son nom. La ruine est réelle, l'identité de son occupant est une tradition littéraire vieille de huit siècles.
Autre récit à manier avec la même prudence : la christianisation de l'Islande, votée à l'Althing en l'an 1000. L'événement en lui-même, le vote, est bien attesté, notamment par l'Íslendingabók, dont on a parlé plus haut. Le "porte-parole de la loi" de l’époque, un certain Þorgeir, occupait la plus haute autorité légale, celui qui connaissait les lois par cœur (à une époque sans version écrite) et les récitait à voix haute chaque année. Selon la légende, Þorgeir, qui était lui-même païen, aurait acté le vote de l’Althing en faveur du christianisme, puis, en rentrant chez lui, aurait jeté ses propres idoles dans une cascade. C’est d’ailleurs pour cela que la cascade s’appelle maintenant Goðafoss : la cascade des dieux. C’est raconté comme un geste de cohérence personnelle, façon "je viens de trancher publiquement, donc j'applique ma propre décision jusqu'au bout, y compris chez moi". En revanche, ce geste précis, le jet des idoles dans la cascade, est considéré par plusieurs historiens comme un ajout plus tardif, possiblement une réécriture du 19ème siècle. Le vote, lui, a bien eu lieu. Le geste spectaculaire qui l'illustre n'est peut-être qu'une belle histoire.
Les vikings d’Islande racontés par notre époque
Netflix, Assassin's Creed Valhalla, les défilés Gucci qui ressortent régulièrement l'imagerie viking : cet ensemble d'images contemporaines pèse aujourd'hui bien plus lourd dans l'imaginaire collectif que les sagas elles-mêmes. La plupart des gens ont vu Ragnar Lothbrok avant d'avoir entendu parler d'Ari Þorgilsson. Voici quelques lieux et objets, créés récemment, qui donnent corps aux sagas et à l'histoire viking, avec des niveaux de sérieux très différents.
Le Saga Museum de Reykjavík, ouvert en 2002, recrée en dix-sept scènes les grands moments racontés par les sagas à l'aide de figures en silicone grandeur nature, construites à partir des textes, de recherches archéologiques et de consultations d'historiens. C'est une interprétation moderne d'une matière ancienne, pas une preuve archéologique en soi. Et c'est justement pour ça que c'est un excellent point d'entrée avec des enfants. Le côté musée Grévin, ces figures dramatiques dans des scènes parfois sanglantes (à calibrer selon l'âge), capte l'attention d'un enfant bien mieux qu'une vitrine de fragments de poterie.
Autre objet contemporain, encore plus rigoureux dans sa démarche : le navire Íslendingur, exposé au musée Vikingaheimar (Viking World) près de l'aéroport de Keflavík. Ce n'est pas une antiquité : le navire a été construit entre 1994 et 1996 par le charpentier de marine Gunnar Marel Eggertsson, à la hache et à l'herminette, sans une seule scie, en réplique exacte du navire de Gokstad découvert en Norvège en 1882. En l'an 2000, ce bateau a réellement navigué depuis l'Islande jusqu'à L'Anse aux Meadows, à Terre-Neuve, puis jusqu'à New York, pour commémorer le millénaire du voyage de Leif Eriksson vers le Vinland. De l'archéologie expérimentale sérieuse, avec un objet flambant neuf.
Le registre change complètement avec les restaurants à thème viking, et c'est très bien ainsi puisqu'ils ne prétendent rien d'autre. À Hafnarfjörður, Fjörukráin (le Village Viking) sert des dîners en corne à boire, décor de longhouse et serveurs déguisés en guerriers et valkyries chantantes. Près de Selfoss, Ingólfsskáli propose la même formule au pied du mont Ingólfsfjall, un lieu qui porte justement le nom d'Ingólfur Arnarson, notre colon aux piliers de trône du chapitre précédent. Aucun des deux ne fait semblant d'être un musée : c'est du divertissement assumé, à prendre pour ce que c'est.
Le cas le plus surprenant reste sans doute le village viking de la péninsule de Stokksnes, près de Höfn, dans le sud-est. Construit en 2010 sur le terrain d'un agriculteur, avec toits de tourbe, palissades et un donjon caché sous un rocher artificiel, il devait servir de décor à un film islandais qui n'a finalement jamais vu le jour, faute de financement. Le décor, lui, est resté debout, et l’agriculteur en ouvre aujourd'hui l'accès aux visiteurs moyennant un droit d'entrée modeste, via le Viking Café voisin. Un village entièrement faux, construit pour une fiction qui n'existe pas, devenu malgré lui une vraie attraction touristique : la boucle se referme sur elle-même.
Et puis il y a le folklore pur : le casque à cornes, que les vikings n'ont jamais porté (c'est une invention scénique du XIXe siècle, popularisée par les costumes d'opéra), les fêtes vikings, les photos épée à la main. Ça existe, c'est amusant, et il n'y a aucune raison de s'en priver.
Tant qu'on est dans les idées reçues : le mot "drakkar" lui-même, qu'on utilise sans y penser, est une invention française. Il apparaît pour la première fois en 1840 dans un ouvrage d'archéologie navale, emprunté par erreur au suédois drakar, qui est déjà le pluriel de drake (dragon). Autrement dit, dire "un drakkar" revient à dire "un chevaux" : le mot n'a jamais existé tel quel dans aucune langue scandinave. Les vikings, eux, parlaient de langskip pour leurs navires de guerre et de voyage, comme celui de Gokstad reconstitué pour l'Íslendingur, et de knörr pour leurs navires marchands.
Un dernier mythe contemporain mérite d'être cité, tant il a façonné l'imaginaire collectif : celui des shieldmaidens, ces femmes guerrières que des séries comme Vikings montrent en nombre, l'épée à la main, sur un pied d'égalité avec les hommes. La réalité archéologique est bien plus mince : une seule tombe de guerrière viking est confirmée par analyse ADN à ce jour, la sépulture Bj 581 à Birka, en Suède, cataloguée comme masculine pendant plus d'un siècle avant que la génétique ne rétablisse les faits en 2017. De quoi nuancer sérieusement l'image que la pop culture actuelle a construite. Si le sujet vous intéresse, j'ai écrit une chronique fictive sur ce que cette nuance raconte vraiment, avec Þingvellir et l'Öxará comme décor : Ylva, la louve de Thingvellir.
L’objectif de cet article n’est pas de dire que certains lieux sont “mieux que d’autres” : tous peuvent être passionnants à vivre. C'est une question de savoir ce qu’on regarde : une ruine datée par l'archéologie, un récit de saga transmis pendant des siècles, ou une reconstitution contemporaine pensée pour notre époque. Une fois cette carte en tête, chaque musée, chaque cascade, chaque champ de ruines viking en Islande raconte une histoire plus riche, précisément parce qu’on sais laquelle des trois il raconte.
Tous les lieux cités ici (Settlement Exhibition, Þingvellir, les colonnes d'Ingólfstorg, le Saga Museum, Stokksnes) sont répertoriés dans le roadbook Islande, de Reykjavik à Vik, avec leur carte interactive pour les retrouver sur place sans y penser deux fois.