Reykjavik : Rencontre avec Jón de Stuck in Iceland

Je n'ai jamais prévu de me faire interviewer sur mon rapport à l'Islande. Mais c'est ce qui a fini par arriver, après une rencontre au Lava Show de Reykjavik cet été. Quand j’ai pris contact avec Jón, du Lava Show, pour écrire un article, j’ai annoncé la couleur dès mon premier mail : c'était mon sixième voyage en Islande, et je tenais un blog de voyage. Là où ça devient marrant c’est que lui aussi tient un blog de voyage. Le sien s'appelle Stuck in Iceland, et il tourne depuis 2012.

On s’est rencontrés lors de mon séjour, on a parlé un moment, et à un moment donné je lui ai posé LA question : sa légende islandaise préférée. Jón en a enchaîné quatre d'affilée, sans reprendre son souffle. Là, j'ai compris qu'on avait exactement la même passion pour ce genre de trucs.

Il m'a proposé une interview pour son site. J'ai dit oui, et une fois rentrée en France, il m'a envoyé ses questions par mail. On a papoté du pays qu'on aime tous les deux, et l'article est sorti il y a quelques jours, en anglais. Plusieurs d'entre vous m'ont demandé une version française. La voilà, avec la bénédiction de Jón, et avec en prime le récit de comment on s'est croisés.


Six voyages en Islande, un guide local qui m'a posé des questions, et deux créateurs qui, sans se connaître, décrivent leur métier avec quasiment les mêmes mots. Voici mon interview pour Stuck in Iceland, traduite, et l'histoire de cette rencontre.




Qui est Jón, et c'est quoi Stuck in Iceland ?

Photo de Jon Heidar, la plume derrière Stuck in Iceland

Photo : avec l’aimable autorisation de Stuck In Iceland

Jón Heiðar Ragnheiðarson est islandais, né à Reykjavik, où il vit depuis plus de trente ans. Il tient Stuck in Iceland Travel Magazine depuis 2012, et l'idée de départ est restée la même depuis le premier jour : donner les conseils qu'un ami local donnerait, pas ceux d'un guide touristique glacé. Concrètement, ça veut dire des adresses réelles, des réductions négociées avec plus de 50 partenaires islandais, et surtout plus de 200 interviews de guides, artistes et experts locaux, accumulées au fil des années : une matière qu'aucun site institutionnel ne pourra jamais reproduire, parce qu'elle vient de vraies conversations, pas d'un benchmark concurrentiel. Il a aussi mis au point Nonni, un compagnon de voyage IA dédié à l'Islande, dans la même logique : rendre le conseil local accessible à qui n'a pas la chance de connaître un Islandais dans sa vie.

C'est ce que je retiens le plus de Stuck in Iceland, c’est que c’est bien plus qu’un site institutionnel comme on en voit pour toutes les destinations. C’est quelqu’un qui aime son pays et qui a décidé de le raconter honnêtement, année après année, interview après interview. C'est exactement le genre d'âme éditoriale qui me donne envie de lire un blog.

Et donc, c’est Jón qui m'a interviewée. Et pour le contexte : on s'est rencontrés parce qu'il bosse au Lava Show de Reykjavik, où j'étais venue préparer mon propre article sur l'expérience.

L'interview, traduite

Voici la version française de l'interview telle qu'elle est publiée sur le site de Stuck in Iceland.

Après six voyages, quels sont tes endroits et activités préférés ?

Difficile de n'en choisir qu'un, mais je crois que je vais rester sur les choses simples, terre à terre.

  • Conduire. La route entre Hella et Vík est ma préférée, celle entre Reykjavik et Thingvellir arrive juste derrière. Les paysages en Islande sont sidérants, je ne m'en lasse jamais.

  • Lire dans un café. L'Islande a une culture café et boulangerie incroyable. Mon préféré depuis toujours : Café Babalú. J'en suis tombée amoureuse dès mon tout premier voyage en 2016, avec ma sœur. On y traînait tous les jours.

  • Thingvellir. Je ne peux pas imaginer venir en Islande sans y aller. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi, mais l'ambiance de cet endroit est d'une puissance particulière. C'est aussi l'un de mes meilleurs souvenirs : en 2024, j'étais venue en février, ma première visite hivernale. Direction Thingvellir, évidemment, pour marcher jusqu'à Öxarárfoss, et... je me suis rendue compte que tout le monde portait des crampons, sauf moi, en baskets. (Cher lecteur, il est temps que je vous avoue quelque chose : c'est le genre de trucs qui m'arrive tout le temps. J'ai une approche du voyage très nonchalante, j’en conviens) Après une heure de route, hors de question de faire demi-tour sans voir Öxarárfoss. J'ai marché, la pente est devenue de plus en plus raide, et il est devenu évident pour tous les autres touristes que je n'allais pas m'en sortir seule. C'est là que la magie islandaise a opéré : des gens m'ont littéralement laissé prendre appui sur leurs pieds pour que je ne glisse pas en arrière. Un souvenir qui reste gravé.

Portrait d'Auriane dans une cave glaciaire en Islande

Tu as voyagé dans toute l'Europe. Concrètement, qu'est-ce qu'un visiteur doit préparer différemment pour l'Islande (météo, coût, luminosité, distances) qui surprend les gens venus d'ailleurs ?

La liste est longue. L'Islande, si proche du cercle polaire, devient une expérience complètement différente selon la saison. Une de mes périodes préférées, c'est avril, qui est une période plutôt "normale", mais le soleil de minuit reste déroutant d'une façon que je n'avais pas anticipée. A chaque fois que je suis venue l’été, je me réveillais à 2 heures du matin, je me faisais un café, je prenais ma douche, et je réalisais qu'on était en pleine nuit.

Autre petit avertissement : la nature est puissante, et en Islande peut-être encore plus qu'ailleurs. Il FAUT tenir la portière de la voiture s'il y a du vent, ce n'est pas la société de location qui exagère. Il ne FAUT PAS tourner le dos à l'eau à Reynisfjara. La nature islandaise est très indomptée, et ça appelle un peu d’humilité.

L'Islande fait partie des endroits que je n'envisagerais pas de visiter sans voiture de location. Je ne suis pas fan des bus touristiques et des horaires stricts, avoir une voiture me permet d'avancer à mon rythme sans dépendre du planning d'un chauffeur. Ça permet aussi des moments "hors de la foule" : être seule à Seljalandsfoss à 22 heures, par exemple, c'est une expérience totalement différente de la même chute d'eau en plein jour avec un groupe.

Et le sujet qui fâche : oui, l'Islande est chère. Le logement est cher, la nourriture est chère, les activités sont chères, le stationnement (et dans mon cas, les amendes de stationnement) est cher. Je vois beaucoup de gens essayer de faire "l'Islande à petit budget" en mangeant des sandwichs triangle tous les jours. Je ne vais pas mentir, je préfère vivre l'expérience complète, même si ça coûte plus cher. Prenez le burger d'agneau, le cinnamon bun, l'omble chevalier. Allez faire un lagoon (j'ai justement écrit un article comparant ceux que j'ai testés). Achetez une peluche macareux, parce que soyons honnêtes, ils sont trop mignons.

Ton approche, c'est ralentir et prendre son temps, mais la plupart des visiteurs qui viennent pour la première fois essaient de faire toute l'île en cinq jours. Pour quelqu'un qui a une semaine, comment organiser le voyage pour vraiment en profiter plutôt que de juste rouler ?

J'ai beaucoup changé depuis mon premier voyage, où j'avais justement essayé de faire toute l'île en sept jours. J'avais adoré, mais dix ans plus tard, je ne me souviens plus de la plupart des endroits vus, je ne saurais même pas les replacer sur une carte, tout simplement parce que c'était trop en trop peu de temps.

Aujourd'hui, si j'avais sept jours à organiser pour une première visite, voici ce que je ferais :

  1. Dès l'atterrissage, direction le Blue Lagoon avec la voiture de location. Même si d'autres lagoons sont excellents, le Blue Lagoon est iconique et pour une première visite, c’est lui que je conseille.

  2. Deux à trois jours à Reykjavik : monter en haut de Hallgrímskirkja, flâner sur la rue arc-en-ciel, tester le Café Babalú, passer une soirée à Hús Máls og Menningar. Prendre un cinnamon roll chez Brauð & Co et le manger près de Sólfar. Découvrir la cuisine islandaise, via un food tour ou dans des restaurants locaux.

  3. Tôt le matin, quitter Reykjavik pour Thingvellir, puis Geysir et Gullfoss. Je recommande de réserver une nuit sur place pour profiter à fond du Cercle d'Or : ces trois arrêts sont les incontournables historiques, mais il y a tellement plus à voir autour.

  4. Deux à trois nuits sur la côte sud : Hvolsvöllur est un excellent point de chute, bien centré. L'astuce : choisir le jour avec la plus belle météo pour aller à Dyrhólaey et Reynisfjara.

  5. Retour à Reykjavik pour une dernière journée avant de rentrer, en attendant de revenir (parce que vous reviendrez, croyez-moi).

Mais voici le vrai conseil, plus important que l'itinéraire lui-même : ne surchargez pas vos journées. Laissez de la place à l'improvisation : s'arrêter sur le bord de la route parce qu'on vient de voir un cheval trop mignon, ou rester bien plus longtemps que prévu à Geysir parce qu'on s'est fait hypnotiser par Strokkur qui entre en éruption encore et encore. L'Islande récompense les moments qu'on n'avait pas prévus. Si vous entassez cinq arrêts dans une journée, vous verrez tout et ne vous souviendrez de rien. Si vous laissez de l'espace, vous rentrerez avec de vrais souvenirs plutôt qu'une liste cochée.

Ton roadbook couvre le tronçon Reykjavik-Vík, celui que font la plupart des visiteurs. Quel arrêt sur cette route les gens ratent-ils alors qu'ils ne devraient pas ?

Je pense que certaines chutes d'eau sont sous-estimées, quand d'autres sont tout simplement bondées. Mes deux préférées se situent quelque part entre les deux : moins fréquentées que Skógafoss ou Gullfoss, mais pas complètement secrètes non plus.

  • Brúarfoss : je crois que c'est celle que je trouve la plus belle. La couleur est tout simplement sidérante. J'y étais avec une vingtaine d'autres personnes, ce qui reste acceptable, je trouve.

  • Gljúfrabúi : la vue est superbe, mais avouons-le, le chemin fait partie de l'expérience. Il faut marcher dans un petit cours d'eau sur quelques mètres pour enfin atteindre la chute.

Est-ce que je vous ai déjà dit que je suis toujours à l’arrache pour planifier ? À mon arrivée à Gljúfrabúi, je n'avais pas réalisé qu'il fallait des chaussures de rando ou une tenue de pluie. Mais hors de question que ça gâche l'expérience, j'y suis allée quand même, en baskets (encore) et une veste de jogging. Les chaussettes trempées valaient largement la vue, et honnêtement, ça a fait un souvenir hilarant. En repartant, complètement trempée, j'ai entendu des gens dire qu'ils allaient peut-être "sauter la quatrième chute d'eau" parce qu'il se faisait tard. J'ai dû intervenir pour leur dire d'y aller absolument (et j'ai vérifié : leurs chaussures étaient adaptées à Gljúfrabúi, elles).

Après six voyages, quelle est l'erreur pratique la plus courante que tu observes chez les visiteurs (celle qui leur coûte de l'argent, du temps, ou une bonne journée) et comment l'éviter ?

Une me vient immédiatement en tête, et croyez-moi, elle a vraiment plombé l'ambiance : il faut refaire le plein avant que la jauge atteigne le niveau d'alerte. Réaliser qu'on est à 30 km de la prochaine station essence alors que la voiture affiche 20 km restants, c'est... assez angoissant.

Plus largement, je dirais que la plus grosse erreur, c'est de traiter l'Islande comme n'importe quel autre pays européen et d'oublier que c'est vraiment un endroit à part : le soleil de minuit, si on ne l'a pas anticipé, peut être déstabilisant. Les routes F sont super amusantes... jusqu'au moment où il faut traverser une rivière et qu'on n'est pas sûr que la voiture va passer. Et qu’en plus, il n’y a plus de réseau.

Je pense que l'Islande est la principale raison pour laquelle je suis devenue aussi zen en voyage, parce qu'il faut clairement un peu d'esprit d'explorateur là-bas.

Remarquez, c'est peut-être pour ça que ses premiers habitants étaient des Vikings.

Deux blogs, deux pays, la même phrase

Voilà ce qui m'a fait sourire, en découvrant Stuck in Iceland, parce que j’ai tout de suite su que l’on avait une vision similaire avec Jón. Sur sa page à propos, Jón décrit Stuck in Iceland comme un magazine qui crée du contenu "comme le ferait un ami local qui s'y connaît" : avec les vrais bons plans, les vraies réductions, et plus de 200 interviews qu'on ne trouve nulle part ailleurs.

De mon côté, dans l’intro de mes roadbooks, j’avais écrit : “Ce carnet, c'est ce que je pourrais vous raconter autour d'un café avant votre départ. Des bons tuyaux, des histoires, les endroits qui m’ont marquée”.

On ne s'était jamais parlé avant ce Lava Show. On écrit dans deux langues différentes, pour deux publics différents, sur un pays qu'on n'a pas découvert de la même façon : lui y est né, moi j’en suis tombée amoureuse. Et pourtant, on a fini par écrire à peu près la même chose sur ce qu'on essaie de faire. Ça m'a semblé être une raison suffisante pour vous présenter Jón, et pour vous emmener lire son travail.

Vous pouvez retrouver l'interview originale en anglais, et tout le travail de Jón, sur Stuck in Iceland.

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