Visiter Limassol : un roi d’Angleterre, une cité antique et des chevaliers
Limassol est la deuxième ville de Chypre après sa capitale Nicosie. Port, marina, front de mer réaménagé : l’esthétique est résolument moderne, mais il n’y a pas à chercher très loin pour tomber sur une histoire d’une densité que je ne soupçonnais pas au premier abord.
Limassol était la dernière étape de mon parcours chypriote, celle où j’avais prévu de lever le pied et de lézarder sur un transat, et puis tout s’est enchaîné : Richard Cœur de Lion s’est marié ici en pleine croisade, Kourion m’a offert sa vue sur la baie depuis son promontoire, et un ancien moulin à caroube est devenu l’une de mes meilleures tables de tout mon voyage.
Visiter Limassol prend une journée pour la ville elle-même (château, vieille ville, Carob Mill, promenade des Molos), et une demi-journée de plus pour les environs : le site antique de Kourion et le château de Kolossi, tous les deux à moins d'une demi-heure de route du centre.
- ✦ Visiter Limassol : le château, son mariage royal et ses pierres tombales
- ✦ La vieille ville et le Carob Mill, une histoire de caroube devenue table
- ✦ La promenade des Molos et la marina
- ✦ Kourion, la cité qui dominait la baie d'Episkopi
- ✦ Kolossi, le château du vin des rois
- ✦ Comment venir depuis l'aéroport
Visiter Limassol : le château, son mariage royal et ses pierres tombales
Près du vieux port, un petit fort de pierre reconstruit vers 1590 sous domination ottomane. Les fouilles menées à l’intérieur ont révélé qu’il repose sur les restes d’une basilique paléochrétienne (4e-7e siècle) puis d’un édifice byzantin (10e-11e siècle) : la même stratification qu’à Larnaca ou à Kourion, cette île n’a jamais vraiment fini de se reconstruire sur elle-même.
Mais la vraie raison de s’arrêter ici, ce n’est pas la pierre, c’est le mariage. En mai 1191, la flotte de Richard Cœur de Lion, en route pour la troisième croisade, est dispersée par une tempête et plusieurs navires s’échouent sur les côtes de Chypre. À bord de l’un d’eux, sa fiancée Bérengère de Navarre et sa sœur Jeanne. Le maître autoproclamé de l’île, Isaac Comnène, se montre hostile. Richard débarque à Limassol le 6 mai, prend la ville d’assaut, puis conquiert l’île entière en quelques semaines. Le 12 mai 1191, dans la chapelle Saint-Georges du château, il épouse Bérengère, couronnée reine d’Angleterre le jour même. Selon la tradition, elle serait la seule reine d’Angleterre jamais couronnée hors du pays, et elle n’y aurait peut-être même jamais mis les pieds.
Aujourd’hui, le château abrite le musée médiéval de Chypre : objets paléochrétiens, byzantins, francs, vénitiens et ottomans, répartis sur deux niveaux.
Ce que j’ai préféré au musée, ce sont les pierres tombales, presque toutes venues de Nicosie. Une dalle de 1337 montre un chevalier en cotte de mailles, les mains jointes, l’écu armorié sous les pieds, entouré de deux anges et d’une inscription en lettres gothiques qui donne la date en chiffres romains. Une autre, de 1350, vient de l’église de l’ordre des Augustins. La plus tardive, du 16e siècle, est celle de Ioannis Petaloudis, qui vient du khan de Koulermos : un homme barbu sous une arche gothique, les mains jointes, une bourse à la ceinture, et une inscription en grec. D’un côté des lettres gothiques, de l’autre du grec : la Chypre médiévale se lit aussi dans la pierre.
Une heure suffit largement pour la visite du château, même pour ceux qui comme moi s’arrêtent à chaque pierre tombale. Petit clin d’œil pour les plus observateurs : juste à côté, dans le complexe du Carob Mill, la salle de réception du groupe de restaurants s’appelle « Richard and Berengaria Ballrooms ». Huit siècles plus tard, le mariage continue de faire vivre le quartier.
La vieille ville et le Carob Mill, une histoire de caroube devenue table
Autour du château, la vieille ville resserre ses ruelles et son marché municipal, où se vendent les produits locaux. Rien d’aussi spectaculaire que Ktima à Paphos, mais le quartier garde un vrai rythme de centre-ville plutôt qu’une allure de zone rénovée pour l’occasion.
À deux pas, le Carob Mill (l’ancien moulin à caroube) mérite qu’on s’y arrête. Construit en 1900, il a servi jusqu’en 1980 à transformer et stocker la caroube, longtemps surnommée « l’or noir de Chypre » tant elle pesait dans les exportations de l’île. Le bâtiment de 1400 m² abrite aujourd’hui un petit musée consacré à cette histoire (entrée gratuite), ainsi que plusieurs restaurants du même groupe, dont Karatello, qui sert une cuisine chypriote traditionnelle et des mezze.
J’ai testé Karatello : coup de cœur assumé. Si vous ne devez tester qu’une table dans le centre de Limassol, c’est celle-là. La terrasse donne sur le château, ce qui ne gâche rien. Mon dessert préféré : des loukoumades tièdes, servis avec un verre de commandaria. Le vin doux de l’île avec le beignet de fête de village, c’est l’accord que je n’avais pas vu venir, et il boucle bien la boucle : la caroube a fait la fortune du quartier, et on y finit aujourd’hui attablé face au château.
La promenade des Molos et la marina
La promenade des Molos longe le front de mer à partir du vieux port. Le parc a été réaménagé entre 2008 et 2015 : pistes cyclables, aires de jeux, pontons où pêchent les habitants, pelouses et petits cafés. On y trouve aussi un parc de sculptures, dont les œuvres ont été réalisées sur place lors de trois symposiums organisés par la municipalité entre 1999 et 2001. Accès libre, ouvert en permanence, idéal pour une balade en fin de journée ou pour un coucher de soleil sans chercher plus loin.
La marina, plus loin le long de la côte, est nettement plus récente : yachts, restaurants et boutiques haut de gamme. Un Limassol qui contraste franchement avec la vieille ville.
Kourion, la cité qui dominait la baie d’Episkopi
À une vingtaine de minutes de route à l’ouest de Limassol, Kourion occupe un promontoire calcaire d’une centaine de mètres de haut, avec vue plongeante sur la baie d’Episkopi.
Le théâtre gréco-romain est sans conteste le site le plus spectaculaire du complexe. Construit probablement à la fin du 2e siècle avant notre ère, avec une orchestra circulaire à l’origine, il a été détruit et réparé à plusieurs reprises avant d’être abandonné pour de bon au 4e siècle. Il pouvait accueillir 3000 spectateurs. Sa forme actuelle est en grande partie le résultat d’une restauration récente, et il sert toujours pour des représentations en plein air (qui doivent être superbes, disons-le)
À côté, la Maison d’Eustolios mérite qu’on s’y attarde. Construite au début de l’époque romaine puis remaniée au 3e et au 4e siècle, elle a pris sa forme actuelle lors d’une grande reconstruction. Ses mosaïques et deux inscriptions montrent le dialogue entre la nouvelle religion chrétienne et la tradition païenne. Plus à l’ouest, vers la route du sanctuaire d’Apollon, la Maison d’Achille raconte une scène précise sur son sol : la rencontre d’Achille et d’Ulysse chez le roi Lycomède, où la mère d’Achille l’avait envoyé déguisé en jeune fille pour lui éviter la guerre de Troie. Proche de l’entrée de la ville, elle servait de lieu public pour les réceptions des officiers. La Maison des Gladiateurs tient son nom du thème de ses mosaïques, et la basilique paléochrétienne du début du 4e siècle, probable cathédrale des premiers évêques de Kourion, complète l’ensemble.
Ce qui m’a le plus marquée à Kourion, c’est la vue. Le site est posé sur un promontoire, et on a la côte sous les yeux depuis presque toutes les ruines. Les mosaïques sont superbes et incroyablement préservées, mais c’est la baie qui m’a fait rester, avec l’odeur des résineux autour de moi et un café glacé dans la main.
À 1,5 km à l’ouest, le sanctuaire d’Apollon Hylatès prolonge la visite : un lieu de culte actif du 8e siècle avant notre ère jusqu’à la fin du 4e siècle de notre ère, dédié au dieu protecteur des forêts. On y venait en pèlerinage, et les ruines qu’on voit aujourd’hui, dont celles du temple, datent surtout de l’époque romaine, avant qu’un séisme ne frappe la région en 365. C’est là que j’ai trouvé le plus de calme.
Kolossi, le château du Commandaria
À une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Limassol, le château de Kolossi raconte une autre histoire médiévale. Vers 1210, le roi Hugues Ier de Chypre donne ces terres aux chevaliers hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Après la chute de Saint-Jean-d’Acre en 1291, Kolossi devient le siège de leur commanderie. Le bâtiment actuel, reconstruit en 1454, est un donjon de trois niveaux : on y accède par un pont-levis, puis un escalier en colimaçon mène à la terrasse crénelée, avec vue sur les vignes, la vallée du Kouris et la péninsule d’Akrotiri.
C’est ici que les chevaliers ont développé la culture de la canne à sucre et intensifié la viticulture qui a donné naissance au Commandaria, le vin doux chypriote dont je parle plus longuement dans l’article sur le vin de Chypre. Les vestiges d’un moulin à sucre du 14e siècle subsistent à côté du château.
Pour être honnête, ce n’est pas une visite incontournable : c’est un donjon avec un point de vue en haut. La plupart des salles sont vides, et la vue est belle, mais elle l’est aussi à Kourion. Si cela vous fait faire un détour, ou si le temps vous presse, vous pouvez faire l’impasse.
Comment venir depuis l’aéroport
Limassol n’a pas d’aéroport international. Les deux plus proches sont ceux de Larnaca (environ 67 km, 40 à 50 minutes de route) et de Paphos (environ 60 km, 40 minutes de route). Tous deux sont reliés au centre-ville par la navette Limassol Airport Express, à environ 9€ le trajet, bien plus avantageux qu’en taxi.
Une fois sur place, le centre (château, vieille ville, Carob Mill, promenade des Molos) se fait très bien à pied. Pour Kourion et Kolossi, mieux vaut prévoir une voiture de location ou un taxi.
Limassol se laisse survoler trop vite. Mais gratter la façade portuaire, c’est découvrir le château où Richard Cœur de Lion s’est marié, le site antique de Kourion et sa vue sur la baie d’Episkopi, et le Carob Mill, un ancien moulin à caroube devenu l’une des meilleures tables de la ville. De quoi remplir une journée et demie, avant de reprendre la route vers Paphos ou de retourner sur Larnaca.
Si je devais organiser cette journée et demie, je garderais la première pour le château, la vieille ville et le Carob Mill, avec la promenade des Molos en fin de journée. La demi-journée suivante irait à Kourion, avec Kolossi sur la route si le temps le permet.
Limassol n’est qu’une étape de mon voyage à Chypre. J’ai rassemblé mes adresses et mes lieux préférés de l’île dans mon roadbook « Chypre, entre mythes et vieilles pierres », avec une carte interactive pour voyager mains libres.