Larnaca et ses histoires qui dorment sous la surface

Larnaca, sur la côte sud de Chypre, c'est souvent la première image du pays qu'on voit : l'aéroport, la promenade des Finikoudes, les palmiers qui bordent le front de mer. Le genre de ville qu'on traverse en se disant qu'on la reverra au retour, sans vraiment s'y arrêter.

Sauf que Larnaca cache une histoire qui commence par une résurrection, celle de Saint Lazare, et qui ne s'arrête pas là : entre son église byzantine, le lac salé où viennent hiverner des flamants roses et l’épave du Zénobia engloutie au large, la ville a bien plus à raconter qu'une simple escale.


Que faire à Larnaca à Chypre ? Entre le tombeau de Lazare, le château médiéval face à la mer et l'épave mythique du Zenobia, la ville a bien plus à offrir qu'une escale d'aéroport. Voici les incontournables à voir avant de repartir.




Lazare et son église

Dans la Bible, Lazare de Béthanie meurt, on l'enterre, et quatre jours plus tard Jésus le rappelle à la vie devant une foule stupéfaite. C'est l'un des miracles les plus connus du Nouveau Testament. Ce qu'on raconte beaucoup moins souvent, c'est ce qui s'est passé ensuite.

Revenu d'entre les morts, Lazare devient une célébrité malgré lui, et surtout une cible. Certains récits racontent que les autorités religieuses de Judée, mal à l'aise avec ce miracle vivant qui contredisait tout ce qu'elles enseignaient, auraient voulu le faire disparaître, pour de bon cette fois. Alors Lazare fuit la Judée, et finit par échouer sur les côtes de Chypre.

Il s'installe à Kition, l'ancien nom de Larnaca, où les apôtres Paul et Barnabé le nomment premier évêque de l'île. La tradition veut qu'il ait passé encore trente ans à ce poste, prêchant, vivant une vie entière après avoir déjà connu la mort une fois. On raconte aussi qu'il n'aurait plus jamais souri après sa résurrection, marqué à vie par ce qu'il avait entrevu de l'autre côté. Trente années de sagesse silencieuse, avant une seconde mort, définitive celle-là.

Une légende locale, nettement moins charitable, complète le portrait. De passage près d'un vignoble par une journée de chaleur, Lazare aurait demandé une grappe de raisin à la propriétaire des lieux. Refus sec. En représailles, il aurait transformé toute la vigne en un immense lac d'eau salée, aujourd'hui l'un des sites les plus visités de la ville. J'y reviens plus bas, parce que ce lac vaut clairement le détour.

Son tombeau, lui, est devenu un lieu de culte, mais l'histoire du site ne s'arrête pas à sa mort. En tant qu'évêque, Lazare aurait officié dans un premier sanctuaire bâti sur ce même emplacement. Ce lieu de culte primitif a fini par disparaître, notamment pendant les raids arabes qui ont frappé Chypre à partir du 7e siècle, et la trace du tombeau s'est perdue avec lui.

Il faut attendre 890 pour que le sarcophage soit redécouvert, une inscription y désignait « Lazare, mort depuis quatre jours, ami du Christ ». C'est sur ces vestiges que l'empereur byzantin Léon VI a fait bâtir, à la fin du 9e siècle, l'église actuelle.

En échange des reliques transférées à Constantinople, l'empereur a fait construire ce sanctuaire byzantin à trois nefs, aujourd'hui l'un des lieux de pèlerinage les plus importants du monde orthodoxe. On y descend dans la crypte, sous l'autel, pour voir le sarcophage où Lazare aurait été inhumé une seconde fois.

On la trouve sur une petite placette charmante, bordée d'échoppes, avec un parcours sous arcades qui fait le tour du bâtiment. L'église elle-même est franchement belle de l'extérieur, avec ce contraste ocre et bleu qui est très caractéristique de Chypre, mais c'est en entrant qu'on prend la claque : l'intérieur est blindé de dorures, de chandeliers, d'icônes à perte de vue, presque too much tellement c'est dense.

La crypte, elle, se trouve sous l'autel, on y descend pour voir le sarcophage où Lazare aurait été inhumé une seconde fois. Plafond très bas : avec mon 1m65, je ne pouvais pas tout à fait me tenir droite.

Devant l'unique icône de la crypte, des offrandes en forme de têtes, de jambes, de bébés, brillantes, peut-être en cire ? Ce sont des tamata, des ex-voto typiques du monde orthodoxe : chaque forme correspond à ce qu'on demande ou remercie, une tête pour des migraines, une jambe pour une blessure, un bébé pour une grossesse ou la santé d'un enfant.

Dans la crypte, exiguë et basse de plafond, se trouvent deux sarcophages de pierre vides, côte à côte. L'un serait celui de Lazare. L'identité de l'occupant du second reste, elle, un mystère.

Vue sur les remparts du château de Larnaca et la mer Méditerranée en arrière-plan

Le château de Larnaca

À l'extrémité de la promenade des Finikoudes, un petit fort de pierre qui a traversé six siècles sans jamais vraiment décider à qui il appartenait. Byzantin à l'origine, renforcé par les Lusignan au 14e siècle pour protéger le port, remanié par les Vénitiens, puis par les Ottomans en 1625.

La cour intérieure, plantée de palmiers, a des allures de jardin tranquille, avec vue sur la mer et le port en toile de fond. On y croise pêle-mêle des stèles funéraires musulmanes, des lézards de bonne taille qui ont pris possession des lieux, et une collection de canons de plusieurs époques, dont trois modèles Krupp datant de l'Empire ottoman. Les coursives qui font le tour des remparts permettent de prendre un peu de hauteur sur Finikoudes et sur le littoral.

L'histoire du bâtiment est nettement moins paisible que son jardin. Les Britanniques en ont fait une prison, avec une salle d'exécution installée… quelque part. J'ai cherché laquelle des salles c'était exactement : aucun panneau ne le précise, alors ça reste un mystère de plus pour cette ville qui n'en manque pas.

Aujourd'hui, le château abrite un microscopique musée médiéval réparti sur trois salles, avec des objets allant de la période paléochrétienne à l'époque ottomane. L'été, la cour se transforme en théâtre en plein air, avec une capacité de 600 places.

Deux plongeurs explorent l'épave du Zenobia au large de Larnaca, Chypre

Quoi faire à Larnaca ?

La plongée sur l'épave du Zenobia

Le 7 juin 1980, le MS Zenobia, un roulier de 172 mètres tout juste mis en service, coule au large de Larnaca après une avarie de gouvernail qui tourne à la catastrophe. À son bord : plus de cent camions encore chargés de marchandises, pour une cargaison estimée à 200 millions de dollars. Aucune vie perdue, mais un navire entier englouti en quelques heures.

Quarante ans plus tard, le Zenobia repose sur son flanc entre 16 et 42 mètres de fond, et c'est devenu l'un des spots de plongée sur épave les plus réputés au monde. Les camions sont toujours alignés dans les cales, les chaînes encore tendues sur une cargaison qui n'est jamais arrivée à destination.

Pas besoin d'être un plongeur aguerri pour en profiter : la partie supérieure de l'épave est suffisamment près de la surface pour être visible en snorkeling, une bonne option si vous n’avez pas de certification. Pour aller vraiment nager à l'intérieur des cales, en revanche, il faut le niveau Advanced Open Water, la profondeur et la configuration du site ne sont pas adaptées aux débutants. L’article sur les meilleures plongées de Chypre est en ligne pour tout comprendre sur les niveaux et se préparer à ce genre de plongée.

Finikoudes

La promenade des Finikoudes, littéralement « les petits palmiers », c'est la carte postale de Larnaca : palmiers alignés, front de mer, terrasses. Le point de passage obligé entre le château et le reste de la ville.

Autant être honnête : ce n'est pas Nissi Beach. L'ambiance est très mondialisée, Starbucks et McDo compris, pratique à savoir quand on a besoin d'un repère facile, mais ça n'a rien d'une expérience typiquement chypriote. Finikoudes ne mérite à mon avis ni une journée plage, ni une promenade prolongée : c'est plutôt le genre d'endroit où on pose un transat une petite heure en fin de journée, histoire de profiter du front de mer avant de passer à autre chose. Pour une vraie journée plage, mieux vaut décaler vers Mackenzie Beach.

À une quinzaine de minutes à pied de Finikoudes (ou quelques minutes en voiture, côté aéroport), Mackenzie a tout ce que sa voisine n'a pas : du sable plutôt que des galets, une mer peu profonde qui descend en pente douce, idéale pour se baigner tranquillement, et un vrai alignement de restaurants et bars les pieds dans le sable plutôt que des enseignes de fast-food. C'est aussi une plage familiale, équipée (transats, douches, parking), pavillon bleu, avec en toile de fond les avions qui décollent de l'aéroport tout proche, un décor assez particulier qui fait partie du charme de l'endroit. Le soir, certains établissements prennent des airs de beach club avec musique live, à voir selon l'ambiance recherchée.

Minaret et coupole de la mosquée Hala Sultan Tekke entourés de palmiers, sur les rives du lac salé de Larnaca

Le lac salé

À quelques kilomètres du centre, ce lac de 11 km² change complètement de visage selon la saison. L'hiver, entre novembre et mars, il se remplit et attire des milliers de flamants roses migrateurs, une des plus grandes concentrations de flamants du bassin méditerranéen. L'été, il s'assèche complètement et laisse place à une croûte de sel blanche et craquelée qui évoque un paysage lunaire, silencieux, presque irréel sous la chaleur.

Le site n'est pas qu'un décor : c'est une zone humide protégée, où les dépôts de sel ont longtemps été exploités commercialement avant que l'activité ne cesse. Une petite promenade en bois permet d'en faire le tour côté route de Kiti, avec des points de vue sur la mosquée.

Sur ses rives se dresse la mosquée Hala Sultan Tekke, considérée par certains comme le quatrième lieu saint de l'islam après La Mecque, Médine et Jérusalem, un contraste blanc et silencieux face à l'étendue du lac. Le site abrite le tombeau d'Umm Haram, une figure vénérée de l'islam, tante du prophète Mahomet selon la tradition. La légende raconte qu'elle serait morte ici même en 649, tombée de sa mule lors d'un raid arabe sur l'île, et aurait été enterrée sur place. Sa sépulture n'a été redécouverte par les Ottomans qu'après leur invasion de Chypre en 1571, avant que le sanctuaire actuel, mosquée, mausolée, minaret et cimetière, ne soit construit en plusieurs phases entre 1760 et 1817. Le petit dôme carré en pierre jaune, entouré de palmiers, garde un côté sobre et paisible, presque en décalage avec l'importance spirituelle du lieu.

Panagia Angelokisti, l'église bâtie par les anges

À une dizaine de minutes de route du lac salé, dans le village de Kiti, une petite église byzantine porte un nom qui donne le ton : Angelokisti, littéralement « bâtie par les anges ». La légende locale raconte que les habitants avaient posé les fondations un jour, et que le lendemain matin, elles s'étaient déplacées pendant la nuit, sans intervention humaine. Une armée d'anges serait venue achever le travail elle-même, d'où le nom.

Construite au 11e siècle sur les ruines d'une basilique du 5e siècle, l'église abrite surtout l'une des mosaïques byzantines les plus précieuses de Chypre : une Vierge à l'Enfant du 6e siècle, entourée des archanges Michel et Gabriel, sur fond doré. Elle a traversé la période iconoclaste des 8e et 9e siècles, qui a vu la destruction de la quasi-totalité des images religieuses dans l'Empire byzantin, et reste aujourd'hui l'une des plus anciennes représentations connues de la Vierge debout tenant l'Enfant.

Dans les faits, l'église est minuscule, et à l'intérieur, tellement d'icônes se pressent les unes contre les autres qu'il est difficile de savoir laquelle regarder en premier, la fameuse mosaïque comprise. Mais le vrai bon moment se passe dehors : un café s'est installé dans le petit jardin devant l'église, et j'y ai passé une bonne heure sans voir le temps filer, entourée de jeunes venus travailler sur leur ordinateur, d'habitués plus âgés en train de refaire le monde autour d'un café, et d'un prêtre qui observait toute cette petite scène d'un air bonhomme.

Comment venir à Larnaca

Larnaca, c'est la porte d'entrée de Chypre : l'aéroport international se trouve à peine à 5 km du centre-ville, ce qui en fait souvent une des premières et dernières étapes d'un séjour sur l'île.

Pour rallier le centre, plusieurs options. Le bus est la solution la moins chère : plusieurs lignes (407, 417, 418, 419, 425, 429) relient l'aéroport au centre-ville pour 1,50 € le trajet, avec des départs toutes les demi-heures entre 6h et 23h environ. Le taxi reste le plus rapide, une dizaine de minutes de trajet, comptez autour de 10-15 € en journée.

Une fois sur place, le centre historique se fait très bien à pied : Finikoudes, le château et l'église Saint-Lazare sont à quelques minutes de marche les uns des autres. Pour le lac salé et Panagia Angelokisti, en revanche, mieux vaut prévoir une voiture ou un taxi : ils ne sont pas desservis par les transports en commun.

Un mot sur la voiture, justement : à l'intérieur du centre-ville de Larnaca, elle ne sert à rien, tout se fait à pied. Et conduire dedans est franchement pénible, entre les sens uniques à répétition et la conduite à gauche qui demande un temps d'adaptation. Le stationnement en centre-ville n'est pas non plus évident : beaucoup de rues fonctionnent avec des horodateurs payants (0,50 à 1 € de l'heure environ, gratuit le dimanche et les jours fériés), et les parkings gratuits se trouvent plutôt en périphérie, du côté de l'aqueduc de Kamares par exemple, ou sur certaines rues résidentielles à l'écart du centre. Le plus simple reste un logement avec parking inclus, ça évite bien des cheveux blancs.


Larnaca, c'est le genre de ville qu'on traite trop souvent comme une simple escale entre deux vols, le temps de récupérer les bagages avant de filer vers Paphos ou Limassol. Mais gratter un peu la façade, c'est tomber sur une ville qui a un rapport particulier à la mort et à ce qui vient après : un saint ressuscité qui n'a plus jamais souri, un ferry englouti que les plongeurs viennent visiter comme un mausolée, un lac qui se vide et se remplit au rythme des saisons comme s'il respirait encore.

Le tombeau de Lazare, les remparts du château, l'épave du Zenobia, les flamants du lac salé : quatre étapes, une journée bien remplie, et une Larnaca qu'on ne regarde plus jamais tout à fait de la même façon une fois qu'on sait ce qu'elle raconte.

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