Aphrodite à Chypre : le mythe de la déesse et les lieux qui le racontent

Chypre porte un surnom qu'elle est aujourd'hui la seule à revendiquer : l'île d'Aphrodite. Ici, la déesse grecque de l'amour et de la beauté n'est pas qu'une référence de manuel scolaire, elle a une adresse. Un rocher où elle serait née de l'écume des vagues, une grotte où elle retrouvait son amant, un sanctuaire antique où on la vénérait depuis 1200 avant notre ère. Le mythe d'Aphrodite à Chypre n'est pas resté dans les livres : il s'est incrusté dans le paysage, et on peut encore aujourd'hui marcher dedans.


Aphrodite serait née à Chypre, jaillie de l'écume près de Paphos. Quatre lieux gardent la trace du mythe : le rocher de Petra tou Romiou, les Bains d'Aphrodite en Akamas, le jardin sacré de Géroskipou, et le sanctuaire de Palaepaphos, centre de son culte pendant plus d'un millénaire.




Buste en pierre érodé de la déesse Aphrodite, symbole du mythe d'Aphrodite à Chypre

Le mythe d'Aphrodite

La version la plus ancienne vient d'Hésiode, dans la Théogonie. Cronos castre son père Ouranos, le dieu du ciel, et jette ses organes génitaux mutilés dans la mer. De l'écume qui se forme autour, une femme émerge, entièrement formée, entièrement belle. C'est Aphrodite, littéralement "née de l'écume" (aphros). Le courant la porte jusqu'à Chypre, où elle pose le pied pour la première fois.

Le second grand récit d'Aphrodite à Chypre est celui d'Adonis, et il commence mal.

Cinyras, roi de Chypre et fondateur légendaire de Paphos, avait un jour proclamé que sa fille Myrrha était plus belle que la déesse de l'amour elle-même. Une erreur de jugement qu'Aphrodite ne pouvait pas laisser passer. Pour se venger, elle poussa Myrrha à tomber amoureuse de son propre père et à se glisser dans son lit plusieurs nuits de suite, dans l'obscurité, sans qu'il sache qui elle était. Vengeance disproportionnée me direz-vous ? Peut-être, mais on n’insulte pas la déesse de la beauté et de l’amour.

Quand Cinyras découvrit la vérité, il tira son épée pour la tuer. Myrrha prit la fuite, poursuivie par son père. Rattrapée par le désespoir, elle supplia les dieux de la sauver et fut changée en arbre à myrrhe. Neuf mois plus tard, l'écorce s'ouvrit et un enfant en sortit : Adonis.

Aphrodite, frappée par sa beauté dès qu'elle le vit, le prit sous son aile, puis en fit son amant une fois adulte. L'histoire ne finit pas bien pour autant : jaloux de la place que le jeune homme occupait dans le cœur de la déesse, Arès, l’amant “officiel”, envoya un sanglier l'éventrer pendant qu'il chassait sur les hauteurs d'Idalion, sur l'île même. Selon la légende, de son sang répandu sur le sol chypriote naquirent les premières anémones.

Chypre n'est pas qu'un décor pour ces deux histoires : c'est aussi le territoire dont Aphrodite était la protectrice officielle, vénérée depuis l'âge du bronze jusqu'à l'époque romaine.

Et si on retient une chose de ces deux récits, c'est qu'Aphrodite n'a jamais été la gentille potiche de concours de beauté qu'on imagine parfois. C'est une déesse entière, avec ses défauts assumés comme des qualités : elle punit sans mesure quand on l'insulte, elle triche sans complexe pour obtenir ce qu'elle veut, elle ne partage rien facilement. La déesse de la passion, pas de la gentillesse. Féroce, jamais docile.

Petra tou Romiou, le lieu de naissance légendaire

Vue aérienne du rocher de Petra tou Romiou dans la mer turquoise à Chypre, lieu de naissance légendaire d'Aphrodite

Sur la côte, entre Paphos et Limassol, un immense rocher calcaire blanc émerge de la mer, entouré de blocs plus petits qui semblent l'escorter. C'est ici, selon la légende, qu'Aphrodite aurait surgi des flots. Grimper dessus est interdit, mais on peut s'approcher assez près pour distinguer les stries polies à sa surface, traces d'un passé géologique mouvementé : la roche fait partie d'un ancien mélange tectonique, remontée à la surface après des millions d'années de frottements entre plaques.

Le site fait partie de la "route culturelle d'Aphrodite", un itinéraire officiel imaginé par l'organisme du tourisme chypriote pour relier les principaux lieux liés à la déesse à travers l'île, et Petra tou Romiou en est incontestablement le point d'orgue.

Un parking longe la route, et un petit escalier permet de passer dessous pour rejoindre la plage sans prendre de risque sur la route. Sur place, des cœurs sont dessinés un peu partout sur les galets, laissés par les visiteurs de passage, chacun espérant que le sien portera chance à son histoire d'amour. Une tradition locale veut que nager trois fois autour du rocher apporte beauté éternelle, chance ou amour véritable. Sauf que la mer y est réputée agitée, ce qui décourage la plupart des baigneurs d'aller vérifier.

Pour le meilleur point de vue, un restaurant et un pavillon touristique surplombent le site en hauteur : la vue y est particulièrement belle au coucher de soleil, quand la lumière rasante transforme la scène en un décor presque cinématographique, loin des cars de touristes qui débarquent plutôt en milieu de journée.

Pas de baignade de mon côté : ce n'est pas vraiment une plage, plutôt un amas de galets et de rochers, pas le genre d'endroit où on pose sa serviette confortablement : d’ailleurs des affichettes sur place déconseillent la baignade puisque la zone n’est pas surveillée. Ca n’empêche pas les épicuriens d’aller y tremper les orteils.

Grotte naturelle des Bains d'Aphrodite entourée de racines, à l'ombre d'un vieux figuier, sur la péninsule d'Akamas à Chypre

Les Bains d'Aphrodite, sur la péninsule d'Akamas

À l'ouest de l'île, une grotte naturelle nichée dans la végétation, à l'ombre d'un vieux figuier. C'est là, dit-on, qu'Aphrodite venait se baigner. Adonis, déjà son amant, s'arrête un jour boire à cette même source après une chasse dans la forêt d'Akamas. Il l'y trouve en train de se baigner, et la légende locale en a fait le lieu de leurs rendez-vous, l'endroit où le couple se retrouvait loin du reste de l'Olympe. Le figuier qui protège l'endroit n'est pas un hasard non plus : dans les cultes du Proche-Orient, l'arbre est associé aux déesses mères comme Ishtar, ce qui fait de cette grotte un lieu sacré depuis bien avant qu'on lui donne le nom d'Aphrodite.

La légende locale prête à l'eau des vertus particulières : s'y asperger le visage rendrait aussi belle que la déesse elle-même. Baignade interdite aujourd'hui, mais on peut par contre suivre les sentiers de randonnée qui portent justement les noms d'Aphrodite et d'Adonis, jusqu'à un chêne vieux de plusieurs siècles où la déesse aimait, dit-on, se reposer.

Aujourd'hui, la grotte se trouve à l'intérieur d'un jardin botanique. En arrivant, une bonne douzaine de bus garés devant l'entrée m'ont fait craindre le pire niveau affluence. Mais il s'avère que la plupart des visiteurs partent plutôt sur l'Aphrodite Trail, le sentier de randonnée qui démarre au niveau des bains : le jardin, lui, était étonnamment calme. Je suis restée seule devant la grotte une bonne quinzaine de minutes, sans croiser personne : le sentiment de calme associé à ce lieu reste un souvenir très agréable.

Pierre conique noire (bétyle) représentant Aphrodite, exposée au musée du sanctuaire de Palaepaphos à Chypre

Le sanctuaire d'Aphrodite de Palaepaphos

Le vrai centre du culte antique, moins photogénique que Petra tou Romiou mais historiquement central. Un grand sanctuaire dédié à la déesse s'y dressait, lieu de pèlerinage pendant plus d'un millénaire, jusqu'au 4e siècle de notre ère. Les pèlerins qui s'y rendaient depuis Nea Paphos traversaient en chemin le village de Géroskipou, dont le nom (littéralement "le jardin sacré") vient justement des jardins d'Aphrodite qui bordaient autrefois cette route processionnelle. Aujourd'hui, il ne reste que des fondations éparses et quelques énormes blocs de calcaire, mais le site couvre à lui seul 144 hectares : de quoi imaginer à quel point l'ensemble a pu être GRAND en son temps, largement à la mesure de sa réputation : le plus important centre religieux de Méditerranée à la fin du 8e siècle avant notre ère.

Le culte lui-même n'est pas né du néant. Avant qu'Aphrodite ne soit "importée" par les Grecs, on vénérait déjà sur ce site une déesse de l'amour et de la fertilité venue du Proche-Orient : Astarté, elle-même héritière de l'Ishtar mésopotamienne, dont des figurines ont été retrouvées sur place. Quand les arrivants venus de la mer Égée ont débarqué à Chypre, il n'y a pas eu remplacement mais fusion : les deux déesses se sont mélangées en une seule, syncrétisme typique de l'Antiquité, jusqu'à ce que le nom d'Aphrodite s'impose. Une généalogie qui en dit long : avant d'être la déesse grecque de l'amour, elle était déjà, sous un autre nom, vénérée sur ces mêmes terres.

Autre détail qui peut surprendre : pendant des siècles, la déesse (Astarté, puis Aphrodite après la fusion) n'a pas eu de visage. Elle était représentée par une simple pierre conique, un bétyle noir, oint d'huile, sans traits ni silhouette. C'est seulement à l'époque romaine que la déesse a fini par prendre une forme humaine, sculptée dans le marbre. La pierre d'origine se visite aujourd'hui au petit musée du site, installé dans un manoir médiéval du 13e siècle bâti avec les pierres de l'ancien sanctuaire.

C'est l'endroit pour qui veut comprendre à quel point Aphrodite était une divinité concrète, avec un culte organisé, plutôt qu'une simple figure de légende.


Aphrodite n'a jamais vraiment quitté Chypre. Le mythe d'Aphrodite à Chypre est resté gravé dans le paysage : dans la roche de Petra tou Romiou, dans l'eau des Bains d'Akamas, dans le jardin de Géroskipou, dans les pierres du sanctuaire de Palaepaphos. Suivre ses traces, c'est une façon de voyager sur l'île en creusant sous la surface balnéaire, jusqu'aux racines de son mythe fondateur.

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