Castello Aragonese à Ischia : mon avis honnête, et pourquoi ça vaut 2 heures
Durant mes voyages, il y a des lieux que j’ai visité parce qu'ils étaient en couverture des guides, et qu'il semblait dommage de ne pas y aller. Certains sont décevants. Et puis il y a ceux qui dépassent largement les attentes qu’on avait avant d’y aller, et le Castello Aragonese à Ischia fait partie de cette deuxième catégorie. Voici mon avis honnête après deux heures passées sur place.
Planté sur un îlot volcanique relié à Ischia Ponte par le Ponte Aragonese, un pont de 220 mètres, le château aragonais, forteresse puis village fortifié pendant des siècles, cumule 2 500 ans d'histoire, 25 points de visite et une vue sur le golfe de Naples qui, à elle seule, justifie le prix d'entrée. Deux heures bien utilisées, et je vous explique pourquoi.
Le Castello Aragonese à Ischia mérite-t-il le détour ? Oui : pour 1h30 à 2h de visite, ce château aragonais offre 2 500 ans d'histoire, 25 points de visite et une vue imprenable sur le golfe de Naples. Mon avis honnête, poste par poste.
Ce qu'est vraiment le Castello Aragonese
Ce n'est pas qu'un château. C'est une ville entière, miniature et verticale, comprimée sur 56 000 m² à 113 mètres au-dessus de la mer. À son apogée, l'îlot accueillait 1 892 familles, treize églises, un séminaire et un couvent. Toute l'île s'y réfugiait quand les pirates débarquaient (pour en savoir plus sur cette histoire de pirates, j’en parle dans l’article sur Forio).
Au Moyen Âge, on l'appelait d'ailleurs Insula Minor, pour le distinguer d'Ischia elle-même, l'Insula Major, qui se peuplait progressivement de son côté.
La première fortification remonte à 474 avant J.-C. : Hiéron Ier de Syracuse, tyran grec, offrit l'îlot aux Cuméens en remerciement de leur soutien militaire. Ce sont ensuite les Romains, les Normands, les Souabes, les Angevins, les Arabes, et enfin les Aragonais qui se le passent de main en main, chacun ajoutant une couche à la forteresse.
En 1441, Alphonse d'Aragon fait creuser dans la roche volcanique le tunnel d'accès que les visiteurs empruntent encore aujourd'hui, et remplace le Ponte Aragonese de bois par une structure en pierre. C'est lui qui donne son nom définitif au château.
En 1809, les attaques anglaises détruisent la majorité des constructions intérieures. S'ensuivent des décennies durant laquelle l’îlot devient une prison bourbonienne, puis se délabre petit à petit. La restauration, commencée au début du 20ème siècle, est toujours en cours. Depuis 1911, la famille Mattera gère et entretient le site.
La visite : les 25 points pas à pas... ou presque
Le parcours est balisé, avec un dépliant numéroté remis à l'entrée. On monte par l'ascenseur, creusé dans la roche volcanique, et on redescend à pied via le tunnel d'Alphonse d'Aragon. Ce tunnel est un des moments singuliers de la visite : taillé dans la lave, éclairé par des meurtrières qui servaient aussi à jeter des pierres sur les ennemis, il débouche sur le Ponte Aragonese et le soleil de Campanie. Effet de contraste garanti.
Parmi les 25 étapes, quelques incontournables :
La terrasse et l’église de l'Immacolata
Elle ouvre la visite côté ouest, face au village d'Ischia Ponte et à la plage des Pêcheurs. La terrasse est la photo carte postale du château : on comprend immédiatement pourquoi cet endroit a hanté autant de peintres et de poètes.
L'église de l'Immacolata mérite qu'on s'y arrête. Commandée par le couvent des Clarisses au 18ème siècle, elle n'a jamais été terminée : les nonnes ont dû vendre leur argenterie pour financer la construction, et même après cela, le budget n’a pas suffit. Les murs sont nus, blancs, austères, et accueillent depuis les années 80 des expositions d'art contemporain. Parmi elles, une expo de 2019 que j’ai trouvée très marquante quand j’en ai vu des images : "16 Clarisse" de Franco Lancio, seize silhouettes suspendues en forme d'habit religieux, chacune portant le prénom d'une des dernières nonnes du couvent, parties en 1810.
La prison bourbonienne
Construite en 1823, elle a hébergé dès 1851 les prisonniers politiques du Risorgimento, le mouvement qui a mené à l'unification de l'Italie au 19ème siècle, aux côtés des criminels de droit commun. Portes massives, judas, murs épais : l'endroit garde une tension palpable, et même maintenant, je peux vous dire que l’ambiance est loin d’être accueillante.
La cathédrale de l'Assunta et sa crypte
C’est une étape à ne pas rater. La cathédrale a été construite par les Ischitains après l'éruption du volcan Arso en 1301, sur les fondations d'une chapelle préexistante. Elle connut son heure de gloire le 27 décembre 1509, lors du mariage de Vittoria Colonna et Ferrante d'Avalos, marquis de Pescara et chef militaire réputé. Quand celui-ci meurt des suites de ses blessures de guerre en 1525, Colonna se retire au château et s'y consacre à l'écriture : elle y restera près de 35 ans, y composant l'essentiel de son œuvre poétique, aujourd'hui considérée comme l'une des voix majeures de la poésie italienne de la Renaissance.
C'est aussi au Castello Aragonese qu'elle noue une correspondance et une amitié platonique très fortes avec Michel-Ange, qui l'admirait profondément et lui dédiera plusieurs poèmes et dessins. Le château n'est donc pas qu'un décor pour son deuil : il devient, sous son influence, un véritable foyer intellectuel et littéraire pendant plusieurs décennies.
Les canonnades anglaises ont en grande partie détruit la cathédrale. La crypte, elle, est intacte : fresques de l'école de Giotto du 19ème siècle, chapelles à voûtes en berceau, et plaques en marbre rappelant que les familles nobles d'Ischia y étaient enterrées. Une restauration est en cours pour sauvegarder ce qui reste.
Mais s'il y a un endroit qui m'a marquée plus que tous les autres, c'est le suivant - un lieu que je n'attendais pas du tout.
Le monastère : l'endroit qui m'a absorbée
Je vais être honnête : j'y suis restée plus longtemps que prévu.
Fondé en 1575 par Beatrice Quadra, veuve de d'Avalos, le couvent des Clarisses accueillait une quarantaine de nonnes, souvent filles de familles nobles napolitaines. Beaucoup d'entre elles n'avaient pas choisi cette vie : promises au couvent dès l'enfance, elles cédaient ainsi leur part d'héritage aux héritiers masculins.
Une fois entrées, leur existence se résumait à quatre mots : silence, prière, chasteté, clôture. Jusqu'à la mort. Le couvent a été fermé en 1810, en application de la loi de sécularisation promulguée par Joachim Murat, roi de Naples. Les seize nonnes présentes à ce moment-là ont transférées d'abord au palais Lanfreschi à Ischia Ponte, puis au couvent Saint-Antoine.
Ce qui m'a retenue, c'est le putridarium, la salle de décomposition des nonnes, appelée localement cimitero mais qui n'a rien d'un cimetière au sens où on l'entend.
Une série de salles voûtées, des sièges percés taillés dans la pierre. Les corps des nonnes défuntes y étaient installés pour se décomposer.
La pratique s'inscrit dans une croyance plus large, répandue dans le sud de l'Italie à cette époque : celle de la "double mort" (doppia morte), qui voulait qu'un corps ne soit vraiment libéré de sa chair qu'après cette lente décomposition.
Elle rejoint aussi la philosophie du memento mori très présente à cette époque : la mort n'est pas un tabou à éloigner du quotidien, mais un rappel constant, presque une discipline spirituelle. La communauté venait prier là, au milieu des corps en décomposition. La mort n'était pas mise à distance, pas cachée : elle faisait partie du quotidien de façon délibérée et assumée.
C'est austère, et c'est d'une cohérence théologique absolue.
Il Terrazzo : la vue qui justifie tout
Il Terrazzo est le café-restaurant au point le plus haut du parcours visiteur, sur la Terrazzo degli Ulivi, la terrasse des oliviers, qui occupe l'emplacement des anciens jardins du château. Vue à 360° sur le golfe de Naples, Ischia, Procida, et les côtes de Campanie par temps clair.
Mon conseil : même si vous n'avez pas faim, même si vous n'avez pas soif, arrêtez-vous. Commandez une citronnade. Asseyez- vous. Regardez.
J'y étais en début d'après-midi, et c'était incroyable : les îles qui se détachent sur l'eau, la côte napolitaine qui s'étire au loin, une lumière qui rend tout un peu irréel. J'ai pris un café et une bruschetta, sans grande urgence de repartir.
C'est une des plus belles vues de restaurant que j'ai eues depuis longtemps. Le genre d'endroit où on perd la notion du temps, où on se demande si c'est réel, et où on finit par commander autre chose parce que partir serait dommage. La Cafetteria del Monastero, juste en dessous côté couvent, propose aussi des tables en terrasse parmi les bougainvilliers, ambiance jardin suspendu, légèrement moins haute mais tout aussi bien.
Mon verdict : est-ce que ça vaut le coup ?
Oui, sans hésiter. Deux heures, un parcours varié, une vue qui à elle seule justifierait le détour : je n'ai aucune réserve sur le fond.
Le seul bémol, honnête : la scénographie sur place est minimale. En dehors du dépliant remis à l'entrée, il y a peu de panneaux ou d'explications in situ. Résultat, on comprend facilement pourquoi certains visiteurs passent à côté du sens d'un lieu s'ils ne suivent pas le dépliant à la lettre. Le cimetière des Clarisses, le fameux putridarium où les corps des nonnes étaient installés pour se décomposer, peut littéralement passer pour des toilettes en pierre aux yeux de qui ignore son histoire. (vraie histoire, j’ai vu des gens rentrer, s’exclamer “hein, des toilettes ?” et repartir, en passant complètement à côté de l’histoire incroyable du lieu)
Donc mon conseil : gardez le dépliant en main du début à la fin, ne le laissez pas dans votre sac. C'est lui qui transforme la pierre en histoire.
Infos pratiques pour organiser votre visite
Durée conseillée : comptez minimum 1h30, idéalement 2h si vous prenez le temps de vous arrêter à Il Terrazzo.
Ascenseur ou à pied : l'ascenseur est inclus dans le billet d'entrée. La montée à pied dans le tunnel est possible mais physiquement exigeante. Je recommande de monter en ascenseur et de redescendre par le tunnel : c'est le sens naturel du parcours, et le tunnel en descente c’est beaucoup plus agréable qu’en montée.
Accessibilité : les personnes à mobilité réduite peuvent accéder à certains points de visite avec l'aide du personnel. Réservation obligatoire au moins 24h à l'avance.
Visite guidée : à mon sens, pas utile, le dépliant remis à votre arrivée est très complet.
Horaires et tarifs : ouvert 7j/7, toute l'année, de 9h au coucher du soleil. Dernier billet émis 1h30 avant la fermeture. Tous les détails sur castelloaragoneseischia.com.
Le Castello Aragonese est une visite qui tient ses promesses — ce qui n'est pas si courant. Deux heures entre les murs de cet îlot volcanique, c'est 2 500 ans d'histoire, un cimetière de nonnes qui fait réfléchir, et une vue qui donne envie de ne pas rentrer. Si vous êtes à Ischia et que vous hésitez encore : n'hésitez plus.
Si vous préparez un séjour sur l'île, l'article complet sur Ischia vous donnera toutes les clés avant de partir, et pourra vous aider à structurer le reste de votre séjour.
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