Chiara : chronique d’une Clarisse à Ischia.
Chronique fictive basée sur des faits historiques.
Elle s’appelait Chiara.
Fille aînée d’un magistrat romain, d’une de ces familles qui comptent leurs fils comme des trésors, et leurs filles comme des dots à payer.
Ce matin-là, son père portait son habituel tricorne et sa lavallière. Il supervisait la situation en arrangeant son imposante moustache, avec la façon qu’il avait de regarder les choses quand elles ne l’intéressaient au fond pas vraiment.
Sa mère, comme souvent, était en retrait. Elle était de ces beautés qu’on accroche au mur. C’est peut être pour ça que son père l’avait épousée, d’ailleurs. Elle était douce, soumise, et n’avait donc pas dit grand chose ce matin-là.
Chiara avait sept ans.
Il y avait un chien, dans leur maison de Rome. Un grand braque italien, chien de chasse de son père, grande bête marron aux oreilles plates et au regard sérieux. Chiara l’aimait comme on aime ceux qui ne vous jugent pas. Elle se demandait parfois s’il l’avait cherchée, après son départ.
Sa destination ce matin-là : le Castello Aragonese d’Ischia.
Il se dresse sur un îlot de roche volcanique, relié à l’île principale par un pont de pierre. A la fin du 17ème siège, c’est en quelque sorte une ville dans la ville : des familles, des églises, un évêque, et, depuis 1577, un couvent de moniales clarisses, fondé par une veuve qui avait trouvé dans la foi ce que la vie ne lui avait pas offert.
Les moniales venaient de familles nobles. Presque toutes. Des familles qui envoyaient leurs filles ainées au couvent pour ne pas morceler les héritages : le patrimoine restait intact, on économisait une dot, et les filles disparaissaient derrière une grille. En Italie à l’époque, c’était considéré comme une manière gracieuse de résoudre un “problème”.
Chiara, elle, n’avait aucune vocation religieuse. Elle aurait voulu un mari, des enfants, et une vie ordinaire. Peut être est-ce un luxe que l’on ne voit que quand on le perd. Dans tous les cas, vocation ou non, on ne peut pas dire qu’on lui avait vraiment laissé le choix.
Il y avait Livia.
Heureusement, il y avait Livia.
Romaine, elle aussi, envoyée à Ischia elle aussi. A peu près au même âge, pour à peu près les mêmes raisons. Livia avait des yeux noirs brillants, un visage en forme de coeur, et une façon de rire qui obligeait les autres à rire avec elle, même dans un couloir de pierre froide.
Chiara l’appelait Lili. Dans l’austérité du couvent, elle avait au moins trouvé une soeur de coeur. Au fond, quand elles sont arrivées, elles n’étaient encore que deux gamines, qui se sont accrochées l’une à l’autre pour surmonter une situation qu’elles n’avaient pas choisi.
Elles se cachaient pour bavarder. Dans les recoins du castello, elles passaient des heures, en douce, à échanger à voix basse. Il y avait du soleil à Ischia, et quand les offices le permettaient, elles s’asseyaient sur un banc en pierre, les yeux fermés, le visage levé. Elles s’octroyaient ainsi des petites parenthèses, volées au règlement, à la pierre, à l’odeur d’encens froid. Certaines des moniales les plus âgées faisaient semblant de ne pas les voir. Pas par faiblesse, mais par mémoire : elles avaient été jeunes elles aussi. Elles savaient ce que ça coûtait de vivre sa jeunesse dans cet habit de laine gris.
Un jour, lors des préparatifs de l’Assomption, Chiara était chargée d’accrocher des tentures. Une fois montée en haut de l’échelle, elle a perdu l’équilibre. C’est Livia qui l’a rattrapée. Livia était toujours là. Elles en ont beaucoup ri, après. Elles riaient souvent.
Le putridarium se trouve sous la chapelle.
Deux horribles salles sans fenêtre. Des sièges de pierre alignés contre les murs, chacun percé d’un trou en son centre.
C’est là que l’on installait les moniales défuntes : assises, le dos droit, les mains croisées. Et on les laissait se décomposer. Les liquides s’écoulaient dans des bassines de terre cuite placées sous les chaises. Quand il ne restait plus que les os, on les collectait.
Les moniales vivantes devaient s’y rendre chaque jour pour prier.
C’était une méditation sur la mort, sur la vanité du corps, sur l’âme qui se libère de la chair - le Mémento Mori dans toute sa grandeur. Pour Chiara et Livia, qui n’avaient au final rien demandé de tout cela, c’était une séance de torture quotidienne, à laquelle elles ne parvenaient pas à s’habituer. L’odeur restait dans les vêtements bien après que l’on ait quitté le putridarium.
La salle était petite, sans air, sans lumière. Les moniales tombaient malades, souvent. Certaines en mouraient. Chiara savait que c’était la faute du putridarium. Elle ne pardonnait pas.
Livia a toussé la première.
Une toux grasse, profonde, qui venait du fond de la poitrine. Aujourd’hui, un médecin mettrait sûrement ça sur le compte d’une tuberculose : une maladie favorisée par le froid, l’humidité, la promiscuité et la sous-nutrition. Dans un couvent de la fin du 17ème siècle, avec du pain et de la soupe pour tout repas, des couloirs humides et une trentaine de femmes vivant les unes sur les autres, la tuberculose trouvait un terrain idéal.
Le putridarium n’y était peut être pour rien. Mais Chiara était persuadée du contraire.
Elle avait besoin d’un coupable à la hauteur de sa douleur, et le putridarium était là, parfait dans son horreur, symbole de tout ce qui leur avait été imposé sans jamais leur demander leur avis. La pratique n’était pas réservée à Ischia : répandue dans tout le sud de l’Italie, elle ne disparaitra qu’au tout début du 20ème siècle, quand les autorités sanitaires finissent par imposer des normes d’hygiène.
Chiara n’a jamais eu tort sur le fond. Elle a seulement eu tort sur la causalité.
Chiara n’a pris aucune précaution.
Elle s’est assise par terre, au chevet de Livia, la tête posée sur le bord du lit, comme pour la garder. Ou du moins ne pas la laisser partir seule dans le noir. Elle est restée. Des nuits, des semaines. Elle a tenu la main brûlante de Lili, elle a écouté sa respiration qui s’espaçait, elle a été là jusqu’à la fin parce que c’était la seule chose qu’elle pouvait faire pour Livia, et qu’elle refusait de ne pas le faire.
Livia est morte.
Peu de temps après, Chiara a toussé à son tour.
Elles avaient toutes les deux moins de 35 ans.
Peut être trente. Un âge où, dans d’autres conditions, on n’est qu’au commencement de sa vie.
Chiara savait écrire - les filles de bonne famille apprenaient toujours à écrire, même dans les couvents. Le grand livre à la reliure de cuir qui tient les registres du monastère a peut être son nom quelque part. Une date d’entrée, une date de mort. Mais les archives ne racontent pas tout ce qui se passe. Elles enregistrent des faits froids.
Ce qui s’est vraiment passé, c’est qu’une petite fille de sept ans a quitté une maison romaine, avec un chien aux grandes oreilles, a traversé la mer, et n’est jamais rentrée chez elle. Ce qui s’est passé, c’est qu’elle a trouvé dans ce château de roche une amie qui valait plus qu’une famille toute entière. Ce qui s’est passé, c’est qu’elle a choisi, quand il a fallu choisir, de rester assise par terre plutôt que de se protéger.
L’institution lui a survécu quelques décennies. Le putridarium est toujours là, on peut le visiter au Castello Aragonese, avec ses sièges de pierre, et leurs trous, et le silence. La plupart des touristes s’y arrêtent, prennent une photo, frissonnent un peu et repartent.
Ce qu’ils ignorent, c’est que Livia a rattrapé Chiara, qui tombait de son échelle en préparant les festivités de l’Assomption.
Parce que Livia est là. Elle est toujours là.