Mozart et Salieri : la vraie histoire derrière la rivalité la plus célèbre de la musique classique
Comme beaucoup de gens de ma génération, j'ai découvert l'existence d’Antonio Salieri par le biais de Mozart, l'opéra rock : un vrai sale type. Mèche sur les yeux, silhouette gothique, la voix de Florent Mothe qui tremble de rage, c'est ce Salieri là qui me vient en tête chaque fois qu'on me parle de Salieri, et je pense que nous sommes beaucoup dans ce cas. Un homme rongé, obsessionnel, prêt à tout pour effacer un génie qui lui vole sa place.
Sauf que cet homme n'a jamais existé. Le vrai Antonio Salieri, celui qui a croisé la route de Mozart à Vienne à la fin du 18e siècle, n'a rien du personnage torturé de la comédie musicale.
La rivalité entre Mozart et Salieri telle qu'on la raconte depuis deux siècles doit beaucoup plus au théâtre qu'à la réalité : elle a bien existé, mais plutôt comme une simple concurrence professionnelle entre compositeurs à la cour de Vienne. L'image du rival jaloux qui aurait empoisonné Mozart est une légende née de rumeurs après sa mort, amplifiée par Pouchkine puis par le film Amadeus.
La rivalité entre Mozart et Salieri a bien existé, mais comme une simple concurrence professionnelle à la cour de Vienne. L'image du rival jaloux qui aurait empoisonné Mozart est une légende née de rumeurs, amplifiée par Pouchkine puis par le film Amadeus.
D'où vient le mythe de la rivalité entre Mozart et Salieri ?
Tout part d'une rumeur. À la mort de Mozart en 1791, à seulement trente-cinq ans, Vienne s'emballe. Des bruits d'empoisonnement circulent, comme souvent quand quelqu’un passe l’arme à gauche trop jeune et trop vite. Salieri, en tant que rival notoire, devient une cible naturelle pour ces spéculations.
La rumeur trouve même une source presque officielle bien plus tard. À la toute fin de sa vie, rongé par la démence, Salieri aurait déclaré dans un accès de confusion avoir empoisonné Mozart, avant de se rétracter. De quoi donner une apparence de confirmation à une accusation qui n'a jamais reposé sur le moindre fait vérifiable.
L'histoire aurait pu s'arrêter là, comme mille autres rumeurs de cour oubliées. Sauf qu'en 1830, l'écrivain russe Alexandre Pouchkine s'en empare et écrit Mozart et Salieri, une courte pièce qui met en scène un Salieri consumé par l'envie, allant jusqu'au meurtre. Rimski-Korsakov en tire un opéra en 1898. Puis en 1979, le dramaturge Peter Shaffer écrit Amadeus, adapté au cinéma par Miloš Forman en 1984. Le film rafle huit Oscars et grave définitivement dans l'imaginaire collectif l'image du rival jaloux et destructeur. La lignée ne s'arrête pas là : en 2009, Mozart, l'opéra rock reprend le même Salieri torturé, celui là même qui m'a fait découvrir cette histoire.
Amadeus a même poussé le scénario un cran plus loin que le simple poison. Dans le film, Salieri se déguise et commande en personne le Requiem à un Mozart déjà épuisé et malade, dans le but avoué de le tuer à la tâche pour ensuite s'approprier l'œuvre. Une trouvaille dramatique redoutable, mais entièrement fictive : dans la réalité, ce Requiem a été commandé au grand jour par un comte, Franz de Walsegg, qui voulait simplement honorer la mémoire de sa femme défunte.
Trois siècles de fiction empilés les uns sur les autres, et une rumeur de comptoir viennoise devenue vérité culturelle. C'est là tout le sel du mythe de Salieri : plus il a été raconté, plus il est devenu difficile à distinguer des faits.
Qui était vraiment Antonio Salieri ?
Salieri naît à Legnago, une bourgade de la République de Venise, six ans avant Mozart. C'est à Vienne, où le jeune prodige de Salzbourg s'installe en 1781 pour tenter sa chance en indépendant, que les deux hommes se croisent pour la première fois. Mozart, un ambitieux qui débarque dans la capitale, face à Salieri, un homme de cour déjà bien installé.
Le vrai Salieri n'a pas grand chose à voir avec l'homme rongé par la haine qu'on nous vend, et pourtant ce contraste sert magnifiquement la comédie musicale. Dans Mozart, l'opéra rock, le titre "L'Assasymphonie" pousse le trait jusqu'au bout : un Salieri à bout de nerfs, dévoré par la comparaison, prêt à maudire le bonheur des autres. Dramatiquement, ça fonctionne à merveille. Historiquement, ça n'a presque rien à voir avec l'homme qu'on retrouve dans les archives.
Un compositeur reconnu de son vivant, et pas qu'un peu
Le mythe ne s'arrête pas à la jalousie : les fictions laissent entendre, à leur manière, que Salieri savait au fond de lui qu'il n'était pas si bon que ça. Sauf que sa carrière raconte l'inverse. Formé à Venise puis à Vienne auprès du maître de chapelle Florian Leopold Gassmann, Salieri connaît son premier grand succès dès 1771 avec l'opéra Armida. Il enchaîne les commandes dans toute l'Europe et devient en 1774 compositeur de la cour impériale sous Joseph II, un poste qu'il occupera pendant plus de trente ans. Sa carrière prend une dimension internationale quand Gluck lui obtient trois commandes à l'Opéra de Paris : Les Danaïdes en 1784, immense succès qui impressionnera jusqu'à Berlioz, puis Tarare en 1787, sur un livret de Beaumarchais, qui deviendra l'un des triomphes lyriques de la décennie. Il compose au total près de trois cents cinquante œuvres. Sur le plan de la reconnaissance officielle, il était objectivement mieux installé que Mozart, et personne à Vienne ne le considérait comme un compositeur médiocre.
Un professeur généreux
C'est probablement l'élément le plus difficile à concilier avec l'image du rival vindicatif. Salieri a formé gratuitement des générations d'élèves, parmi lesquels Beethoven, Schubert et Liszt (rien que ça). Après la mort de Mozart, sa veuve Constance lui confie même la formation musicale de leur fils, Franz Xaver, et Salieri accepte. Un geste impensable si la relation entre les deux hommes avait été aussi toxique que la légende le prétend.
Une relation professionnelle, pas une guerre personnelle
Les deux hommes ont dirigé et soutenu mutuellement certaines de leurs œuvres, et sont même allés jusqu'à composer ensemble. En 1785, Mozart, Salieri et un troisième compositeur, Cornetti, signent à six mains une courte cantate, Per la ricuperata salute di Ofelia, en réalité un coup de pub pour annoncer un opéra de Salieri. Le manuscrit original, portant les trois signatures, n'a été retrouvé qu'en 2022. Difficile d'imaginer une collaboration pareille entre deux ennemis jurés.
Salieri est même allé plus loin que la simple cohabitation courtoise. Quand la cour lui propose le livret de Così fan tutte, il en compose quelques numéros avant d'abandonner, jugeant le livret trop immoral à son goût : c'est finalement Mozart qui écrira l'œuvre que l'on connaît. Même scénario pour La Clemenza di Tito : Salieri décline la commande et recommande Mozart à sa place. Il ira même applaudir une représentation de La Flûte enchantée et féliciter son auteur. Et à la mort de Mozart, en 1791, Salieri fait partie des rares personnes présentes à ses obsèques.
Reste une zone grise, honnête à mentionner : la concurrence pour les postes et les faveurs de la cour était bien réelle. Mais Salieri occupait une position bien trop dominante à Vienne pour avoir de bonnes raisons d'être jaloux d'un Mozart dont les succès, à l'époque, restaient plus modestes que les siens. C'est une rivalité de collègues ambitieux dans un système fermé, pas une haine viscérale.
Alors, Salieri était il vraiment un connard ?
Non. Ce qui ressort le plus de la documentation historique, c'est un homme de pouvoir habile en politique de cour, sans doute plus stratège que sympathique dans ses manœuvres, mais rien qui justifie l'étiquette de meurtrier obsessionnel proche du psychopathe qu'on lui a collée.
Sur le plan du caractère, les témoignages de l'époque dessinent d'ailleurs un portrait plus nuancé qu'un simple gentil incompris, ce qui rend d'autant plus l'histoire crédible. Le musicographe allemand Friedrich Rochlitz, qui l'a côtoyé, le décrit comme un homme aimable et spirituel, quand d'autres contemporains évoquent plutôt un caractère parfois envieux, peu tendre avec tout ce qui n'était pas à son goût musical. Rien d'un monstre, donc, mais un homme avec ses aspérités, comme n'importe qui en position de pouvoir depuis toujours. Ce qui reste certain, c'est le respect dont il jouissait dans le milieu : en 1808, c'est lui qui dirige La Création de Haydn lors de la toute dernière apparition publique du compositeur. En 1816, Vienne célèbre en grande pompe les cinquante ans de sa carrière, une fête pour laquelle son élève d'alors, le jeune Schubert, compose spécialement une cantate.
Si la légende a aussi bien survécu, c'est qu'elle raconte quelque chose de plus universel que Mozart et Salieri eux mêmes : la peur de l'homme compétent mais ordinaire face au génie qui n'a rien demandé. Salieri incarne ce personnage presque tragique du travailleur méthodique éclipsé par un talent qui semble tomber du ciel. C'est un ressort narratif redoutable, bien plus vendeur qu'une simple histoire de collègues de cour qui se tolèrent avec une pointe de jalousie professionnelle.
Le vrai responsable de tout ça, si on cherche absolument un coupable, c'est peut être plus simplement les auteurs qui, de Pouchkine à Peter Shaffer, ont eu besoin de rajouter du drama pour que leur histoire fonctionne, quitte à sacrifier au passage la réputation d'un homme qui a passé sa vie à faire vivre la musique de son temps, et à former gratuitement certains des plus grands compositeurs qui lui ont succédé. L’histoire est parfois ingrate
La prochaine fois qu'on vous parle de la rivalité entre Mozart et Salieri, vous saurez qu'elle doit surtout son existence à une pièce russe du 19e siècle et à un film hollywoodien du 20e. Certainement pas à un empoisonnement.
Salzbourg, de son côté, a tout intérêt à laisser vivre le mythe : convoquer un rival maléfique ajoute du drame à l'histoire locale, même s'il n'y a jamais mis les pieds, et la ville a de toute façon construit une bonne partie de son identité touristique autour de Mozart, boules en chocolat comprises. Le roadbook Salzbourg est disponible, carte interactive incluse : toutes les adresses estampillées Mozart de la ville, triées entre vrai patrimoine et pur marketing touristique.