La Mortella, le plus beau jardin d'Ischia, et la femme qui l'a construit

Il y a un nom qui revient systématiquement quand on parle de La Mortella : William Walton. Le compositeur anglais, figure majeure de la musique classique britannique du XXe siècle, celui pour qui le jardin botanique a été créé, celui dont la fondation porte le nom, celui dont les initiales "WW" sont gravées dans les plaques au sol.

J'ai cherché une plaque avec "SW". Je n'en ai pas trouvé.

Dans le jardin construit par Suzana.


La Mortella est le plus beau jardin d'Ischia. Construit sur les hauteurs de Forio par Susana Walton, une Argentine passionnée et obstinée, il abrite plus de 800 variétés de plantes méditerranéennes et tropicales - et une histoire qu'on raconte rarement bien.


Susana, le vrai génie de La Mortella

Susana Valeria Rosa Maria Gil Passo naît à Buenos Aires en 1926, fille d'un avocat argentin prominent. Elle grandit dans un milieu bourgeois qui attend d'elle qu'elle se fiance à un bon parti — elle choisit de travailler. En 1948, elle est en poste au British Council de Buenos Aires quand on lui demande d'accompagner un compositeur anglais en visite : William Walton, 46 ans, deux fois son âge. Il la demande en mariage après deux semaines. Elle refuse. Il insiste chaque matin. Elle finit par accepter.

Le couple s'installe à Ischia en 1949. C'est Susana qui trouve le terrain — les restes d'une ancienne carrière de lave sur les hauteurs de Forio. C'est Susana qui négocie avec les autorités locales. C'est Susana qui fait appel au paysagiste britannique Russell Page pour dessiner les grandes lignes du jardin. Et c'est Susana qui, pendant plus de cinquante ans, plante, déplace des rochers, sélectionne les espèces, imagine les espaces.

William compose. Susana construit.

Ce que la plupart des articles sur La Mortella omettent : leur mariage n'avait rien d'idyllique. William était un séducteur en série — il présente à Susana toutes ses anciennes maîtresses à leur arrivée à Londres. Quand Susana tombe enceinte, il lui impose un avortement clandestin, illégal à l'époque. Elle failli en mourir. Et n'en dit jamais un mot à son mari, de peur de le peiner.

Elle a raconté tout cela elle-même, avec une sobriété déconcertante, dans ses mémoires William Walton : Behind the Façade. Une biographie de lui, écrite par elle. Évidemment.

Quand William meurt en 1983, Susana aurait pu partir. Elle reste. Elle crée la Fondazione William Walton, ouvre le jardin au public en 1991, construit le théâtre grec en plein air, développe les concerts, accueille des jeunes musiciens du monde entier. Elle consacre les vingt-sept années suivantes à entretenir la mémoire d'un homme qui ne le méritait peut-être pas autant qu'elle.

2026 marque le centenaire de sa naissance. Le jardin lui rend hommage cette année, avec des panneaux et une exposition dédiée. C'est bien. En attendant, les plaques dans le sol, elles, n'ont pas changé. WW.

Elle meurt en 2010, dans le jardin qu'elle a créé. Son mémorial, le Nymphaeum dans la partie haute, porte l'inscription : "Ce berceau vert est dédié à Susana qui aimait, travaillait avec passion et croyait en l'immortalité."

Le jardin

La Mortella se divise en deux parties très distinctes, et l'expérience change radicalement selon où vous vous trouvez.

La Vallée, la partie basse, est la plus spectaculaire visuellement — et la plus fréquentée. C'est ici que se trouve la serre Victoria, avec ses nénuphars géants Victoria amazonica originaires d'Amazonie, les fontaines dessinées par Russell Page, les papyrus, les palmiers, les fougères arborescentes. L'ambiance est quasi-tropicale : ombragée, humide, dense. C'est beau. C'est aussi là que vous croiserez l'essentiel des autres visiteurs. La Mortella attire des groupes entiers depuis le port de Forio — même hors saison, même un dimanche, j'ai été plus gênée par la foule ici qu'au Château Aragonais la veille. Si vous tenez à la tranquillité, le mardi ou le jeudi restent vos meilleures options, ou l'ouverture à 9h.

La Colline, la partie haute, change complètement de registre — et de fréquentation. Les terrasses s'ouvrent sur la baie de Forio, la végétation devient méditerranéenne : lavande, salvia, romarins, mêlés à des espèces venues d'Australie et d'Afrique du Sud. C'est là que se trouve le Rocher de William, qui conserve ses cendres. Et c'est là que se trouve le mémorial de Susana : le Nymphaeum, une fontaine entourée de romarin et de Myrtus communis, avec une statue de Vénus qui abrite ses cendres.

Plus haut encore, le Temple du Soleil — une ancienne citerne reconvertie en sanctuaire dédié à Apollon, dieu de la musique et du soleil, avec des bas-reliefs illustrant les trois âges de la vie. Et au sommet, le théâtre grec en plein air, face à la baie. En été, des orchestres de jeunes musiciens y jouent au coucher du soleil. Hors saison, il est vide et la vue est à couper le souffle.

Infos pratiques

Horaires : La Mortella est ouverte d'avril à fin octobre, les mardi, jeudi, samedi et dimanche, de 9h à 19h. Fermé lundi, mercredi et vendredi.

Fréquentation : La Vallée est chargée, surtout le week-end. La Colline, nettement moins. Pour éviter les groupes : mardi ou jeudi, ou arrivée dès l'ouverture.

Accès : Forio, localité de Zaro. En bus depuis Ischia Porto, lignes 1, 2 ou CS — environ 20 minutes. L’arrêt de bus s’appelle Mortella - facile.

Concerts : Récitals de musique de chambre chaque week-end d'avril à octobre (sauf août). Concerts symphoniques en plein air le jeudi soir en été. Programme sur le site de la fondation.

Fontaine dans la Vallée des jardins de La Mortella, Ischia

Faut-il y aller ?

Oui. Même si vous n'avez aucun intérêt particulier pour la botanique, ni pour la musique classique britannique. La Mortella vaut le déplacement pour ce qu'elle raconte autant que pour ce qu'elle montre - et maintenant que vous connaissez toute l’histoire, vous verrez certainement les choses différemment.

Prévoyez au minimum deux heures. Montez jusqu'à la Colline : c'est une des plus belles vues de l’île.


La Mortella est l'une des visites les plus marquantes d'Ischia - pas seulement pour ses 800 variétés de plantes, son théâtre grec ou sa vue sur la baie de Forio, mais pour ce qu'elle dit sur la femme qui l'a construit. Prévoyez au minimum deux heures, et montez jusqu'à la Colline.

Pendant que vous êtes à Forio, il y a d'autres endroits qui méritent le détour : vous pouvez les découvrir dans l’article dédié à Forio.

Et si vous préparez activement votre séjour, le roadbook Ischia, l'île-volcan vous accompagne étape par étape.

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Chiara : chronique d’une Clarisse à Ischia.