Grýla, l'ogresse islandaise qui traumatise Noël depuis huit siècles
À Hafnarfjördur, pendant la visite dédiée au peuple caché, j'ai posé à Silja, notre guide, la question que j'aime glisser aux locaux que je croise : “C'est quoi, ton conte islandais préféré ?”. Elle m'a parlé de Grýla sans hésiter une seconde. Ma note sur le téléphone, prise à la va-vite ce soir-là, tenait en quatre mots : "Grýla - patate dans la chaussure". Forcément, une fois rentrée, je suis allée lire. Et l'histoire complète mérite largement plus que quatre mots.
Grýla n'est pas un Père Noël islandais version édulcorée. C'est une ogresse mangeuse d'enfants, mère de treize fils turbulents et propriétaire de Jólakötturinn, un chat géant qui dévore les mal habillés. Toute une famille qui hante les nuits de décembre depuis huit siècles, et qui n'a jamais vraiment pris sa retraite.
Grýla est l'ogresse la plus redoutée du folklore islandais. Mère de treize fils facétieux, les Jólasveinar, et propriétaire d'un chat géant qui dévore les enfants mal habillés, elle règne depuis son repaire de Dimmuborgir sur un Noël islandais bien plus sombre que prévu.
Qui est Grýla ?
Grýla apparaît pour la première fois au 13e siècle, dans une liste de noms de trolls de l'Edda en prose de Snorri Sturluson. À l'époque, elle n'est qu'un nom parmi d'autres. Aucune histoire, aucun lien avec Noël.
C'est au 17e siècle que le personnage prend forme. Les premiers poèmes la décrivent comme une mendiante rôdant de maison en maison, réclamant les enfants désobéissants aux parents. On peut encore la repousser à coups de nourriture ou de bonnes manières. Avec le temps, la légende s'endurcit : Grýla est chassée des villages, se réfugie dans une grotte au milieu du champ de lave de Dimmuborgir, dans le nord de l'Islande, et devient une créature capable de détecter les enfants mal élevés à des kilomètres à la ronde. Elle les attrape, les jette dans un sac, les ramène chez elle et les fait cuire dans un grand chaudron.
Les descriptions les plus anciennes ne font pas dans la demi-mesure : trois cents têtes, des sabots de cheval, une quinzaine de queues portant chacune cent sacs pouvant contenir vingt enfants. De quoi tenir n'importe quel gamin islandais tranquille pendant des générations. Tellement tranquille que le roi du Danemark a fini par s'en mêler : en 1746, un décret royal interdit d'utiliser ces histoires pour terroriser les enfants. Un des tout premiers textes de loi au monde à se préoccuper de la santé mentale des mineurs, et il fallait bien une ogresse mangeuse d'enfants pour l'obtenir.
Leppalúði, le mari fainéant
Grýla s'est mariée trois fois. Les deux premiers maris ont disparu de l'histoire sans que l’on ne sache trop comment, ce qui, connaissant Grýla, laisse songeur. Le troisième époux, Leppalúði, tient encore debout. Maigre, sale, il passe le plus clair de son temps dans la grotte à entretenir le feu sous le chaudron pendant que Grýla part chasser. Le folklore islandais n'est pas tendre avec les hommes au foyer.
Les treize Jólasveinar
Voilà les enfants de Grýla et Leppalúði, les Jólasveinar, ou Yule Lads. Longtemps, leur nombre a varié selon les régions, certaines versions parlant de plusieurs dizaines de frères. Ce n'est qu'en 1932, avec le poème "Jólasveinarnir" du poète Jóhannes úr Kötlum, que le chiffre se fixe définitivement à treize, avec des noms et des personnalités précis.
Chaque frère descend seul de la montagne, une nuit après l'autre, du 12 au 24 décembre. Les enfants islandais posent une chaussure sur le rebord de leur fenêtre chaque soir. S'ils se sont bien tenus, ils trouvent une friandise au matin. Sinon, une pomme de terre pourrie les attend.
Les prénoms des frères décrivent leur méfait favori, et pris tous ensemble, ça donne une liste de délinquants assez réjouissante :
Le 12 décembre, c’est Stekkjastaur qui arrive pour harcèler les brebis dans leur enclos pour leur voler du lait. Le lendemain, Giljagaur se planque dans les étables pour siphonner la mousse des seaux de lait. Le 14, c’est Stúfur, le plus petit de la fratrie, qui vole les poêles pour gratter les restes collés au fond (on comprend qu’il soit famélique). La nuit suivante, Þvörusleikir, maigre et mal nourri, chipe les grandes cuillères en bois pour les lécher. Le 16, Pottaskefill vole les marmites entières pour finir les fonds de sauce. Askasleikir a une autre stratégie : il se cache sous le lit et attend qu'on pose son bol par terre pour le lécher. Le 18, un des rares qui ne mange rien, c’est Hurðaskellir : il claque les portes toute la nuit et réveille toute la maison. Le 19, Skyrgámur se pointe et dévore tout le skyr qu’il trouve dans la maison. Le 20, Bjúgnakrækir se cache dans les poutres du toit pour décrocher les saucisses fumées qui y pendent (on remarque que plus le temps passe, plus ils sont stratégiques). Puis vient Gluggagægir : il espionne par les fenêtres et repart avec tout objet qui lui plaît. Celui du 22 m’amuse beaucoup : Gáttaþefur qui grâce à un nez énorme, localise le pain de Noël traditionnel pour le voler. Le 23, Ketkrókur, grâce à un crochet qu’il fait glisser dans les cheminées, pêche la viande fumée qui est en train d’y cuire. Et le dernier le 24 décembre, Kertasníkir : le plus jeune, qui vole les bougies, autrefois faites de suif et donc comestibles.
À l'origine, ces frères n'avaient rien de mignon : ils volaient, terrorisaient le bétail, s'introduisaient dans les maisons. Ils n'ont pas vraiment changé depuis : ils continuent chaque année les mêmes bêtises. Ce qui a évolué, c'est qu'au 20e siècle, ils ont hérité en plus d'un rôle de distributeur de cadeaux, calqué sur leurs collègues étrangers, ce qui en fait aujourd'hui les treize lutins de Noël les plus étranges d'Europe.
Jólakötturinn, le chat de Noël
Dernier membre de la famille, et sans doute le plus inattendu : un chat. Pas un chat de compagnie ordinaire. Jólakötturinn est décrit comme une bête noire de la taille d'une petite maison, aux griffes tranchantes comme de l'obsidienne. Il rôde dans la campagne enneigée pendant les fêtes et dévore quiconque n'a pas reçu de vêtement neuf avant le réveillon.
La légende est apparue plus tard que le reste, mentionnée pour la première fois dans un recueil de 1862 puis popularisée par le même poème de 1932. Elle porte un message très concret : dans l'Islande ancienne, l'automne était consacré au filage et au tissage de la laine, et recevoir un vêtement neuf à Noël prouvait qu'on avait travaillé dur pendant l'hiver. Traîner pendant la saison de la laine, c'était risquer de finir dans l'estomac du chat. Depuis 2018, Reykjavik installe chaque année une immense sculpture du Chat de Noël en centre-ville, devenue un point de passage obligé pour quiconque visite la capitale en décembre.
Grýla, Leppalúði, leurs treize fils et leur chat carnivore n'ont rien d'un folklore oublié. Toute l'année, des statues de la famille trônent dans des lieux comme la Christmas House d'Akureyri ou près de Fossatun. Chaque décembre, les Jólasveinar apparaissent dans les marchés de Noël de Reykjavik, où on organise même une chasse au trésor pour retrouver tous les membres de la famille en ville.
La légende a beaucoup perdu de sa noirceur d'origine. Les frères, autrefois voleurs et pilleurs, sont devenus des farceurs tout juste espiègles. Mais l'ombre reste là, tapie sous la couche de guimauve commerciale : cette famille de trolls raconte comment un peuple a traversé des siècles d'hivers rudes en transformant la peur en tradition, et la survie en fête.
Silja, à Hafnarfjördur, n'exagérait pas. En Islande, les monstres ne sont jamais complètement des histoires.
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