Burke and Hare : quand Édimbourg a vendu ses morts

Je cherchais un oracle. J'ai trouvé de la peau humaine.

Premier jour à Édimbourg, première boutique dans laquelle je pousse la porte — une boutique ésotérique sur Victoria Street, les cristaux qui brillent, les tarots empilés sur les étagères. Et là, dans une vitrine, un petit étui à cartes de visite en cuir brun, joliment décoré d'un motif doré. Sauf que ce n'est pas du cuir. C'est la peau de William Burke, tannée et travaillée après son exécution en 1829, achetée aux enchères en 1988 pour 1 050 livres sterling.

Édimbourg m'avait accueillie à sa façon.

Burke and Hare. Si vous connaissez Édimbourg même un peu, vous avez croisé ces deux noms. Sur les affiches de visites guidées, dans les vitrines des musées, gravés dans la mémoire collective de la ville. Mais derrière l'étiquette "body snatchers" qui leur colle à la peau (si l'on ose dire), il y a une histoire bien plus complexe — et bien plus révélatrice de ce qu'était Édimbourg au XIXe siècle.

Couverture originale de The Body Snatcher de Robert Louis Stevenson, Pall Mall Christmas Extra, 1884

Édimbourg, capitale mondiale de la médecine

Pour comprendre Burke and Hare, il faut d'abord comprendre pourquoi des cadavres valaient de l'or à Édimbourg en 1828.

La ville était à cette époque l'une des premières places mondiales de l'anatomie médicale. Les meilleurs chirurgiens d'Europe y enseignaient, les étudiants en médecine y affluaient de tout le continent. Disséquer des corps humains était au cœur de la formation — c'est comme ça qu'on apprenait à opérer, qu'on comprenait le corps, qu'on faisait progresser la science.

Problème : la loi britannique, via le Murder Act de 1752, n'autorisait la dissection que sur les corps de criminels exécutés. Or le nombre d'exécutions baissait. Pendant ce temps, le nombre d'étudiants, lui, ne cessait d'augmenter. Résultat : une pénurie massive, structurelle, et un marché noir qui s'organisait dans l'ombre.

Les corps frais se négociaient entre 2 et 10 guinées au début des années 1800. En 1828, les prix avaient grimpé jusqu'à 16 guinées — parce que les familles s'étaient organisées. On installait des mortsafes, ces cages en fer vissées dans la pierre au-dessus des tombes. On construisait des watchtowers dans les cimetières pour surveiller les nouvelles sépultures de nuit. On posait de lourdes dalles de pierre sur les corps récents, le temps qu'ils se décomposent suffisamment pour ne plus intéresser les anatomistes. Plusieurs cimetières écossais ont encore ces tours de garde aujourd'hui.

C'est dans ce contexte qu'apparaissent les résurrectionnistes — les "resurrection men", ces hommes qui déterraient les corps de nuit pour les revendre aux écoles de médecine. Et c'est pour alimenter ce marché que Burke and Hare ont, eux, trouvé une méthode plus simple. Plus directe. Plus rentable.

Parce que techniquement, ils n'ont jamais déterré personne.

Portraits gravés de William Burke et William Hare, Édimbourg, 1828

Deux Irlandais à West Port

William Burke et William Hare étaient tous les deux originaires d'Ulster, en Irlande du Nord. Ils avaient immigré en Écosse pour travailler sur le Union Canal, se rencontrent à Édimbourg vers 1827, et se retrouvent tous les deux dans le quartier de West Port — un secteur pauvre, dense, peuplé de travailleurs irlandais immigrés.

Hare tenait une pension à Tanner's Close. Burke s'y installa avec sa compagne Helen McDougal. Les deux hommes devinrent amis. Burke avait une réputation de bonne humeur — cordonnier de son métier, il chantait et dansait pour ses clients sur le pas de porte. Pas le profil du tueur en série que l'histoire allait retenir.

Tout commence à la fin 1827, de la façon la plus banale qui soit : un vieux pensionnaire de Hare meurt dans la pension en lui devant encore 4 livres de loyer. Hare, contrarié, cherche comment récupérer sa mise. Quelqu'un lui suggère de se rapprocher des écoles de médecine. Il en parle à Burke. Ils décident d'essayer.

Ils replacent le corps du vieux dans son cercueil, substituent le poids avec de l'écorce de tannage, et se présentent à Surgeon's Square — le quartier médical d'Édimbourg, à quelques centaines de mètres de là. Ils frappent à la porte du Dr Robert Knox, anatomiste privé à la réputation solide, qui faisait des cours en dehors de l'université pour pallier la pénurie de cadavres légaux.

Knox leur paye 7 livres et 10 shillings. Plusieurs mois de salaire. Et selon les sources, aurait glissé qu'il serait "ravi de retravailler avec eux."

Burke et Hare rentrent à West Port avec de l'argent plein les poches et une idée en tête.

Gravure de Daft Jamie (James Wilson), victime de Burke and Hare, Édimbourg 1828

Le "burking"

Début 1828, un autre pensionnaire tombe malade. Un certain Joseph. Burke et Hare décident de ne pas attendre qu'il meure naturellement. Ils l'enivrent au whisky, l'immobilisent et l'étouffent — l'un maintient la victime, l'autre bouche le nez et la bouche. Aucune marque de violence. Le corps arrive intact chez Knox.

Cette technique a donné naissance à un mot : to burke. Étouffer quelqu'un. Le terme est entré dans la langue anglaise, et s'utilise encore aujourd'hui pour désigner le fait d'étouffer une affaire, de supprimer quelque chose en silence.

Sur les dix mois qui suivent, Burke and Hare tuent seize personnes. Leurs victimes sont choisies avec soin — des gens pauvres, isolés, souvent des immigrés irlandais comme eux, des personnes sans famille qui ne seraient pas recherchées. Ils les attirent à la pension, leur offrent à boire, et les tuent. Les corps sont livrés à Surgeon's Square dans de grandes malles ou des sacs, la nuit. Knox paie entre 8 et 10 livres par corps, sans questions.

Certaines victimes sont restées dans l'histoire. Daft Jamie (illustration ci-dessus) — James Wilson, 18 ans, un jeune homme avec un handicap mental, connu de tout le quartier. Contrairement aux autres victimes anonymes, Jamie se défend. Mais il finit sur la table de dissection comme les autres. Sauf que les étudiants le reconnaissent — il était trop connu. Knox s'en aperçoit, et dissèque en urgence la tête et les pieds pour supprimer les signes distinctifs. Les rumeurs se répandent quand même.

Puis il y a la mère et la fille Haldane, tuées à quelques jours d'intervalle. Seize victimes en dix mois, avec une cadence qui s'accélère et une prudence qui diminue.

Halloween 1828

La dernière victime s'appelle Margaret Docherty. Elle est tuée le 31 octobre 1828 — Halloween, pour l'ironie du calendrier — dans la pension, alors que d'autres locataires sont présents dans la maison.

Le lendemain matin, deux d'entre eux, Ann et James Gray, cherchent Margaret. Ils ne la trouvent pas. Ils fouillent la chambre et découvrent son corps dissimulé sous une paillasse.

Ils préviennent la police.

Burke et Hare sont arrêtés. Mais le problème est immédiat : les preuves sont insuffisantes pour condamner les deux hommes. Le Lord Advocate fait alors une offre à Hare — l'immunité totale en échange d'un témoignage complet contre Burke. Hare accepte sans hésitation. Sa compagne, qui ne peut légalement témoigner contre lui, est également immunisée.

Le procès s'ouvre le 24 décembre 1828. Le 25 décembre au matin, Burke est condamné à mort. Helen McDougal est acquittée au bénéfice du doute — "not proven", cette formule de droit écossais qui n'est ni une condamnation ni un acquittement franc.

Masque mortuaire de William Burke et pocketbook relié en sa peau, Surgeons' Hall Museums, Édimbourg

La pendaison et ce qui s'ensuit

William Burke est pendu le 28 janvier 1829, à Lawnmarket. Entre 24 000 et 25 000 personnes assistent à l'exécution — des billets sont vendus pour les fenêtres avec vue sur la scène. La foule est en fête.

La sentence précisait qu'après la pendaison, le corps de Burke devait être disséqué publiquement. Comme ses victimes l'avaient été. La dissection, réalisée par le professeur Alexander Monro à l'université d'Édimbourg, attire une telle foule que la situation frôle l'émeute — tout le monde veut voir.

Son squelette est toujours visible aujourd'hui au Surgeons' Hall Museum.

Sa peau est tannée. Un pocketbook est fabriqué, exposé au Surgeons' Hall. Un étui à cartes de visite est lui aussi confectionné à partir de la peau de sa main gauche, joliment décoré d'un motif doré — il a appartenu pendant des décennies au descendant d'un des chirurgiens présents à la dissection avant d'être vendu aux enchères en 1988 pour 1 050 livres. On peut le voir aujourd'hui au 84 West Bow, sur Victoria Street.

Quant à Hare — personne ne sait vraiment ce qu'il est devenu. Il a quitté Édimbourg libre, et les sources divergent : retour en Irlande selon certains, fin de vie comme mendiant aveugle à Londres selon d'autres, après avoir été jeté dans une fosse à chaux par une foule en colère. L'histoire ne l'a pas suivi.

Le Dr Knox, lui, n'a jamais été poursuivi. Burke l'avait exonéré dans sa déposition, et les preuves d'une complicité directe n'existaient pas. Mais la pression populaire est implacable : il est brûlé en effigie, sa maison saccagée. La comptine circule dans les rues d'Édimbourg :

"Burke's the butcher, Hare's the thief, Knox the boy that buys the beef."

Sa carrière est ruinée. Il quitte Édimbourg en 1842, enseigne encore quelques années en Grande-Bretagne, et meurt à Londres en 1862 dans un relatif oubli.

Ce que Burke and Hare ont changé

Le scandale des meurtres de West Port accélère un débat parlementaire qui était déjà en cours depuis des années. Six mois avant que les crimes ne soient découverts, un comité de la Chambre des communes travaillait déjà sur la question de l'approvisionnement en cadavres pour les écoles de médecine. Burke and Hare n'ont pas créé le problème — ils en ont été la conséquence la plus visible, la plus brutale.

L'Anatomy Act est voté en 1832. La loi autorise désormais les écoles de médecine à utiliser les corps non réclamés dans les prisons, les hospices et les hôpitaux — ceux que personne ne venait chercher pour les enterrer. Le body snatching cesse progressivement.

Mais l'ironie est amère. L'opinion populaire, notamment dans les classes ouvrières, ne s'y trompe pas : la loi punit en fait les plus pauvres, ceux qui meurent sans famille pour les réclamer. Elle est surnommée le "Blood-Stained Anatomy Act". La dissection, qui était jusqu'alors réservée aux criminels condamnés à mort, devient de facto la punition des indigents.

Édimbourg, qui devait sa réputation médicale mondiale au marché noir des cadavres, continue sa trajectoire — cette fois dans un cadre légal. Et Robert Louis Stevenson, qui a grandi dans cette ville et ces histoires, publie The Body Snatcher en 1884. La fiction n'avait pas grand chose à inventer.

Devanture du Cadies & Witchery Tours sur Victoria Street à Édimbourg, où est exposé l'étui en peau de William Burke

Où retrouver Burke and Hare à Édimbourg

Si vous voulez mettre des lieux sur cette histoire, plusieurs adresses valent le détour :

Le Surgeons' Hall Museum (Nicolson Street) expose le squelette de Burke, son masque mortuaire, et le pocketbook en peau humaine. C'est l'endroit le plus complet pour comprendre le contexte médical de l'époque — l'anatomie du XIXe siècle côtoie les artefacts du crime, et l'ensemble est remarquablement bien documenté.

Le Cadies & Witchery Tours, au 84 West Bow sur Victoria Street, n'expose qu'un seul objet : l'étui à cartes de visite en peau de Burke. Entrée libre, donations appréciées.

West Port, le quartier des meurtres, est à dix minutes à pied du château. Il ne reste rien de Tanner's Close — rasé au XIXe siècle — mais l'atmosphère du West Port reste celle d'un Edinburgh populaire et dense, bien différente du Royal Mile touristique.

Pour aller plus loin dans les histoires sombres de la ville, les visites guidées dark tourism intègrent quasi-systématiquement Burke and Hare au programme — et c'est souvent là qu'on entend les meilleures anecdotes sur l'époque.

Toutes les adresses, repères et histoires de ce genre sont dans le roadbook Édimbourg — avec les lieux cartographiés et les liens de réservation directs.


Burke and Hare ne sont pas des body snatchers au sens littéral. Ils n'ont jamais déterré personne. Ils ont simplement compris qu'il y avait un marché, que ce marché était prêt à ne pas poser de questions, et que les victimes les plus vulnérables étaient aussi les moins recherchées. Seize personnes tuées en dix mois, dans un quartier populaire d'Édimbourg, à dix minutes à pied de l'une des meilleures universités d'Europe.

Ce qui rend cette histoire aussi inconfortable, c'est qu'elle ne raconte pas seulement deux hommes. Elle raconte un système entier — médical, judiciaire, social — qui a rendu le meurtre non seulement possible, mais surtout rentable.

Si les histoires sombres d'Édimbourg vous parlent, le reste de la série vous attend dans l’article sur les lieux hantés d’Edimbourg.

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