Légendes d'Ischia : deux mille ans d'histoires inventées pour expliquer l'inexplicable

Ischia est une île volcanique dans la baie de Naples. Elle tremble, elle bout, elle crache. Et depuis deux mille ans, les gens qui y vivent ont trouvé des explications à tout ça - pas scientifiques, mais nettement plus satisfaisantes.

Sous l'île dort un géant. Les habitants historiques ont été transformés en singes. Ulysse y a trempé ses pieds fatigués avant de rentrer chez lui à Itaque. Et la nuit, une femme s'assoit sur votre poitrine pendant que vous dormez, sauf si vous avez mis du sable par terre.

Ischia n'est pas une île comme les autres. C'est une île qui a toujours eu besoin d'expliquer ce qui se passe ici - les tremblements de terre, les sources chaudes qui jaillissent du sol, la mer qui change d'humeur sans prévenir. Et quand on n'a pas d'explication, on invente une histoire. Les Grecs l'ont fait. Les pêcheurs napolitains l'ont fait. Les habitants le font encore.

Ce que vous allez lire, c'est deux mille ans de cette habitude.

Cet article contient un lien partenaire — si vous réservez via ces liens, je touche une commission, sans surcoût pour vous. Si vous réservez via ce lien, vous contribuez à soutenir En Route, Mauvaise Troupe. Merci pour ça !


Ischia tremble, bout et crache depuis des millénaires. Les Grecs y ont enterré un géant, transformé ses habitants en singes, fait escale à Ulysse. Les Napolitains y ont ajouté une sorcière nocturne et un esprit domestique. Deux mille ans de réponses à des questions sans réponse.




Typhée, ou pourquoi l'île tremble

Combat de Zeus contre Typhée, créature serpentine de la mythologie grecque enfouie sous l'île d'Ischia

Avant de s'appeler Ischia, l'île s'appelait Pithécusses. Et avant ça, dans la mythologie grecque, elle… n'existait pas du tout. Elle serait en fait sortie de la mer à la conclusion d'un combat.

Typhée (vous le connaissez peut-être sous le nom de Typhon, c'est la même créature) est le fils de Gaïa et du Tartare, né de la colère de la Terre après que Zeus a détruit les Géants. C'est la créature la plus meurtrière de la mythologie grecque : un serpent gigantesque aux cent têtes, dont les yeux crachent du feu et la bouche des pierres enflammées. Il défie Zeus pour le contrôle de l’univers. Zeus gagne, à coups de foudre. Et il enterre Typhée sous une montagne qu'il balance dans la mer Tyrrhénienne.

Cette montagne, c'est Ischia. Ou l’Etna, dans d’autres versions. Les Grecs n'étaient pas à une incohérence près, mais l'idée était la même : un géant vaincu, une île volcanique, et une explication pour tout ce qui sort du sol sans prévenir.

Ce qui est élégant dans ce mythe, c'est que les Grecs ne l'avaient pas inventé pour faire joli. C'était une explication fonctionnelle : pourquoi est-ce que cette île tremble ? Pourquoi est-ce qu'il y a des sources bouillantes qui sortent du sol ? Parce qu'un géant vaincu se débat là-dessous, et que son souffle devient volcan. La lave c'est sa colère, les séismes c'est lui qui essaie de se relever. Il existe même une variante où Zeus place Héphaïstos, le dieu forgeron, au sommet de l'île pour surveiller le prisonnier - ce qui expliquerait aussi le feu permanent sous la roche.

Le tremblement de terre de 1883 a rasé Casamicciola et fait deux mille morts. Typhée qui se retourne dans son sommeil, disaient encore certains habitants.

Les Cercopes, ou pourquoi l'île s'appelait "l'île aux singes"

Les Grecs avaient aussi une explication pour le nom de l'île. Enfin, deux explications - et ils ne se mettaient pas d'accord.

Héraclès portant les Cercopes attachés tête en bas, métope du temple de Paestum, mythologie grecque

Version A :

Pithécusses, l’ancien nom d’Ischia, vient de pithekos, le singe en grec. Et pour comprendre d'où viennent ces singes, il faut remonter à Passalos et Acmon, deux brigands professionnels, fils d'Océan et de l'Océanide Théia, qui passaient leur temps à dévaliser les voyageurs. Leur mère les avait pourtant prévenus : méfiez-vous de Mélampygos, "l'homme aux fesses noires". C'était une prophétie. Ils n'en avaient pas tenu compte.

Un jour, ils s'en prennent à Héraclès : ils essaient de lui voler ses armes pendant qu'il dort. Héraclès les attrape, les attache par les chevilles à un bâton, et les porte sur l'épaule, tête en bas, comme deux lapins au retour de la chasse. C'est là que la prophétie prend tout son sens : suspendus à l'envers, les deux frères se retrouvent nez à nez avec le postérieur du demi-dieu, bronzé, tanné par le soleil et noirci par les flammes de ses combats. Mélampygos. L'homme aux fesses noires. C'était lui.

Ils partent d'un fou rire. Héraclès, intrigué, leur demande ce qui les amuse. Quand ils lui expliquent, il rit à son tour et les relâche.

Erreur. Ils ont continué à brigander. Zeus, à bout, les avait transformés en singes et balancés dans la baie de Naples. D'où le nom.

Version B

Pline l'Ancien, qui n'était pas du genre à se laisser impressionner par les mythes, réfutait cette étymologie dans son Histoire Naturelle. Selon lui, Pithécusses viendrait de pithoi - les grandes jarres en terre cuite que les ateliers de l'île produisaient en masse. Une île à amphores, pas à singes.

Deux mille ans plus tard, les archéologues ont découvert que la production de céramique était effectivement florissante à Ischia dès la première colonisation grecque. Pline avait peut-être raison. Mais la version des singes est nettement plus drôle, donc en ce qui me concerne c’est celle-ci qui aura ma préférence.

Ulysse aux thermes

Ulysse et Nausicaa, peinture de Michele Desubleo, 1654 - illustration du mythe lié à l'île d'Ischia

Il y a une troisième couche de mythologie grecque attachée à Ischia, plus douce que les deux premières.

Dans l'Odyssée, les Pithécusses sont identifiées comme la terre des Phéaciens, ce peuple de navigateurs hors pair qui accueille Ulysse après son naufrage et lui donne un bateau pour rentrer chez lui, sachant que ça va mettre Poséidon en colère. C'est sur ces rivages qu'Ulysse, épuisé, aurait rencontré Nausicaa, la fille du roi.

La légende locale ajoute un détail qui fait sens géographiquement : avant de repartir, Ulysse se serait plongé dans les eaux thermales du Gurgitiello pour récupérer de ses épreuves. Les eaux chaudes d'Ischia comme cure de jouvence pour le héros le plus épuisé de la littérature antique.

Ce qui est amusant, c'est que les thermes d'Ischia sont toujours là. Et les gens y vont encore exactement pour la même raison qu'Ulysse - récupérer. La mythologie et le tourisme de bien-être ont trouvé un terrain d'entente.

Main tenant un balai, symbole de protection contre la Ianara dans le folklore ischitain

La Ianara : la sorcière qui passe la nuit chez vous

Le jour, la Ianara est tout à fait normale. Elle vit dans le village, elle a un nom, un visage, une vie ordinaire. La nuit, c'est une autre histoire.

Selon le folklore ischitain, la Ianara est une femme dotée de pouvoirs maléfiques innés. Des pouvoirs qu’elle n'a pas toujours choisi. Elle peut jeter le mauvais œil, provoquer des discordes dans les couples, faire apparaître une bosse dans le dos d'un ennemi (u scartiello, la difformité, dans la langue locale).

Sa spécialité nocturne est plus flippante encore : elle s'infiltre dans les maisons endormies, attend que tout le monde dorme, et se pose sur le ventre de sa victime jusqu'à lui faire manquer le souffle.

Ce que la Ianara décrit, les médecins ont un nom pour ça : la paralysie du sommeil. Corps bloqué, conscience présente, sensation d'oppression sur la poitrine, parfois l'impression d'une présence dans la pièce. C'est un phénomène neurologique banal, universel, documenté — et pourtant, à moitié éveillé à trois heures du matin, "banal" et "neurologique" sont les deux derniers mots qui viennent à l'esprit. Pratiquement toutes les cultures ont inventé une figure pour nommer cette expérience : la hag anglaise qui s'assoit sur le dormeur, la Mara scandinave, le Kanashibari japonais. La Ianara, c'est la réponse ischitaine. Le folklore ne dit pas "tu as eu une paralysie du sommeil". Il dit : c'était elle. Et c'est nettement plus satisfaisant comme explication.

Ce qu'on a inventé pour se protéger est d'une logique très particulière. Pas d'amulettes complexes, pas de rituels élaborés : du sel ou un balai placé derrière la porte d'entrée. L'idée est que la Ianara, avant d'entrer, est contrainte de compter chaque grain de sel ou chaque brin du balai, un par un, toute la nuit, et n'a plus le temps de nuire avant l'aube.

Ce qui est intéressant avec la Ianara, c'est qu'elle n'est pas une étrangère. Elle est d'ici. Une voisine, peut-être. Quelqu'un qu'on croise le matin au marché et dont on se méfie en silence. La figure dit quelque chose d'assez précis sur la façon dont les communautés insulaires gèrent la suspicion et l'inexplicable : plutôt que de nommer l'autre comme monstre, on lui invente un double nocturne.

Le Munaciello : l'esprit dont on ne doit jamais révéler la présence

Lapin blanc dans la végétation, incarnation animale du Munaciello selon le folklore ischitain

À Ischia, le Munaciello est un esprit domestique. Ni tout à fait bon, ni tout à fait mauvais, il est les deux selon son humeur du moment et la façon dont vous le traitez.

Il peut se manifester sous forme humaine (une silhouette petite et trapue, vêtue d'un habit de moine) mais aussi, dans la version ischitaine, sous les traits d'un lapin blanc ou d'une petite chèvre. Ce détail peut sembler aléatoire. Il ne l'est pas vraiment. Dans le folklore méditerranéen, ces deux animaux occupent une position particulière : ni vraiment sauvages, ni vraiment domestiques, capables d'apparaître dans une maison sans qu'on comprenne tout à fait comment. Ce sont des créatures de seuil. Et dans une communauté de pêcheurs et d'agriculteurs, un lapin ou une chèvre qui surgit soudainement dans la pièce, c'est un événement concret : ça arrive, ça se raconte, ça demande une explication. Le Munaciello en fournit une. Ce n'était pas un animal égaré. C'était lui.

Sa présence dans une maison peut signifier richesse soudaine ou désastre progressif. Le proverbe local est sans ambiguïté : “a chi arricchisce e a chi appezzentisce” : à qui il enrichit et à qui il appauvrit.

La règle absolue : ne jamais révéler sa présence. Dévoiler à quelqu'un que le Munaciello est chez vous déclenche sa colère, et les conséquences peuvent aller de la disparition d'objets à des événements franchement catastrophiques. L'esprit est d'une susceptibilité farouche sur ce point.

Ce qui est intéressant avec cette figure, c'est qu'elle crée un pont naturel entre Ischia et Naples. À Naples, on l'écrit parfois Monaciello, mais à l'oral, les Napolitains disent 'O Munaciello, exactement comme sur l'île. Même esprit, même ambivalence, même règle du silence. Si vous enchaînez les deux destinations, vous le retrouverez — sous un nom légèrement différent, dans un décor différent, mais reconnaissable.

La Grotta del Mago — la grotte où les pêcheurs voyaient des choses

Ouverture d'une grotte marine sur la mer bleue d'Ischia, accessible uniquement par bateau

Sur la côte sud-est de l'île, entre Punta Parata et Punta del Lume, une grotte s'ouvre dans la roche. On ne peut y accéder que par la mer. Les pêcheurs ischitains la connaissent depuis longtemps — pas pour son folklore, mais pour une raison très pratique : quand la tempête arrive vite et qu'il faut se mettre à l'abri, c'est là qu'on rentre les barques.

Et c'est là que commencent les témoignages.

Plusieurs pêcheurs, au fil des générations, ont raconté la même chose : pendant l'attente, dans la lumière particulière de la grotte, un vieux homme à la barbe et aux cheveux longs apparaissait assis sur un rocher. Une présence tranquille, pas menaçante. On entendait des voix légères venir du fond de la grotte. Et parfois, des créatures lumineuses surgissaient des eaux : des fanciulle, trois belles jeunes femmes semblables à des nymphes. Quand la tempête se terminait et qu'on sortait la barque, la pêche était exceptionnellement bonne. On attribuait ça au mage.

La grotte a changé de nom plusieurs fois — Grotta di Terra, Grotta del Sole, Grotta d'Argento. Ce dernier nom vient d'une caractéristique physique réelle : les parois, sous certaines conditions lumineuses, réfléchissent une lumière argentée presque surnaturelle.

Dans les années 1930, une équipe est venue inspecter la grotte. En dégageant un couloir obstrué, elle a découvert une seconde cavité intérieure baignée d'une lumière argentée inexplicable — une expérience qui a nourri des décennies de débat entre géologues et archéologues. Certains ont avancé l'hypothèse d'un ancien temple préhistorique dédié aux cultes solaires. Le débat a été tranché involontairement par une violente tempête qui a emporté toutes les installations d'accès. La grotte conserve son secret.

Aujourd'hui, elle est accessible en bateau depuis le port d'Ischia, mais aussi via des excursions en snorkeling. Elle ne déçoit pas, même pour ceux qui n'y cherchent rien de surnaturel. Mais si vous connaissez l'histoire, vous regarderez les parois argentées différemment.

Vue sur la baie d'Ischia depuis les rochers, voiliers au mouillage sur une mer turquoise

Ce que ces histoires disent d’Ischia

Ce n'est pas un hasard si Ischia accumule autant d'histoires. C'est une île volcanique dont le sol est instable, les sources bouillantes, la mer capricieuse. Une île entourée d'une mer imprévisible, où les tempêtes arrivent vite et où la pêche peut nourrir ou affamer selon les saisons. Face à ça, les Grecs ont mis un géant sous la roche. Les brigands qui volaient les voyageurs ont fini en singes dans la baie. Ulysse s'est soigné dans les sources. Et plus tard, dans les maisons et les barques, la Ianara, le Munaciello et le vieux sage de la grotte ont pris le relais.

Deux mille ans, deux cultures, même réflexe : quand on ne comprend pas, on nomme. Quand on nomme, on peut inventer des règles. Le sel derrière la porte, le secret sur le Munaciello, le respect dû au mage. L'invisible apprivoisé devient gérable.

Ce que toutes ces figures partagent, c'est qu'elles ne sont jamais entièrement mauvaises. Même la Ianara a ses contre-sorts. Même le Munaciello apporte parfois de l'or. Même Typhée, sous l'île, explique les sources chaudes autant que les séismes. C'est une cosmologie du double : chaque chose a son revers, chaque présence a ses conditions. Ischia, île à double fond entre source thermale et roche volcanique, entre tourisme estival et mémoire de catastrophes, fonctionne selon la même logique.

Si vous passez sur la côte sud-est, regardez du côté de la grotte.


Ischia ne se résume pas à ses plages et à ses thermes. C'est une île qui a deux mille ans d'histoires à raconter, des mythes grecs fondateurs aux figures du folklore napolitain qui habitent encore les maisons et les conversations. Les légendes d'Ischia ne sont pas du décor : elles sont la clé pour comprendre pourquoi cette île fonctionne différemment des autres.

La Grotta del Mago est accessible en bateau depuis le port d'Ischia : elle mérite le détour ne serait-ce que pour la lumière sur les parois argentées. La Ianara et le Munaciello, eux, ne se visitent pas : ils sont dans les mots, dans les maisons, dans la façon dont les habitants parlent de ce qu'ils préfèrent ne pas nommer directement. Et je ne crois pas qu’il faille vous souhaiter de faire leur rencontre lors de votre visite.

Si vous préparez votre séjour à Ischia et que vous voulez aller plus loin que la surface, le roadbook Ischia, l'île-volcan détaille les lieux, les histoires et les adresses qui donnent à l'île son caractère - y compris les coins que vous n'auriez peut-être pas trouvés seul. Et pour poser les bases avant de partir, l'article complet sur Ischia est ici.

Précédent
Précédent

Jardins de Poséidon à Ischia : mon avis honnête sur les thermes les plus connus de l'île

Suivant
Suivant

La licorne, animal national de l'Écosse : une histoire plus complexe qu'il n'y paraît